Le Provençal, 3 septembre 1944

Légende :

Le Provençal du 3 septembre 1944 commente l'arrêté autorisant sa parution ainsi que celle de La Marseillaise et de Rouge-Midi

Genre : Image

Type : Article de presse

Source : © AD Bouches-du-Rhône - PHI 420-1 Droits réservés

Détails techniques :

Document imprimé sur papier journal.

Date document : 3 septembre 1944

Lieu : France - Provence-Alpes-Côte-d'Azur - Bouches-du-Rhône - Marseille

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Analyse média

Le 3 septembre 1944 paraît en première page du Provençal un article présentant la situation de la presse marseillaise. L'auteur, Francis Leenhardt, l'un des dirigeants du MLN,  signe de son nom de résistance, Lionel. Lorsque cet article paraît, Marseille est libérée depuis cinq jours. La cité est encore loin d'avoir retrouvé une vie normale.

Le chapeau de l'article met en valeur les titres autorisés à paraître en insistant sur le caractère sélectif de cette autorisation : l'arrêté du commissaire régional de la République par intérim, Pierre Tissier, ne retient que trois publications : Le Provençal, Rouge-Midi et La Marseillaise. Des sous-titres en italique montrent le caractère provisoire de cette sélection.

Dans le premier paragraphe, le journal rappelle que le conseiller d'État, Pierre Tissier (1903-1955), membre du cabinet du général de Gaulle,  commissaire régional de la République par intérim en l'absence de Raymond Aubrac, applique l'ordonnance du 22 juin 1944 sur la presse. Tous les journaux ayant continué à paraître après le 25 juin 1940 pour la zone Nord et le 26 novembre 1942 pour la zone Sud sont interdits. Les entreprises qui les éditent sont mises sous séquestre en attendant un jugement. Seules les publications interdites par Vichy ou les autorités allemandes échappent à l'interdiction de paraître.

Le deuxième paragraphe met en valeur l'action des résistants marseillais. Pour assainir la presse, les directives gouvernementales n'auraient pas suffi sans la lutte armée.

Le troisième paragraphe insiste sur la légitimité des titres autorisés à paraître. C'est le Comité départemental de Libération (CDL) qui en a décidé. Il le fait en fonction des directives du Conseil national de la Résistance (le Comité général d'études de la Résistance avait publié à la fin d'avril 1944 un « cahier bleu », recueil d'instructions sur la presse devant guider les commissaires de la République). En conséquence, « ces instructions permettaient la parution de plein droit des journaux clandestins créés avant le 1er janvier 1944 ». Quatre titres, tous nettement marqués à gauche, répondent pour le CDL à ces critères. Deux sont des organes directement liés à des partis politiques : L'Espoir pour la SFIO, et Rouge-Midi pour le Parti communiste, deux sont la voix d'organisations de résistance : La Marseillaise pour le Front national et Le Marseillais pour le MLN.

L'article présente dans les deux paragraphes suivants la naissance du Provençal. Francis Leenhardt, Lionel, situe la création du journal comme un exemple de ce que les organisations de résistance en accord avec le secrétaire général de l'Information à Paris avaient envisagé. Dans une volonté de légitimation, il passe sous silence les circonstances exactes de la transformation du Petit Provençal en Provençal. Le 22 août 1944, une équipe de résistants qu'il conduit s'empare des locaux et de l'imprimerie du Petit Provençal, rue-de-la-Darse et lance la fabrication du premier numéro du Provençal, qui sort le 23 août. L'équipe fondatrice est bien composée de représentants du Parti socialiste comme Gaston Defferre, ou du MLN comme Max Juvénal et Francis Leenhardt, mais la naissance du nouveau quotidien reflète davantage que ne le montre Francis Leenahrdt le caractère insurrectionnel des journées d'août 1944.

L'article pour finir revient sur les dispositions prises par le gouvernement provisoire : un comité régional de presse et d'information accordera à l'avenir les autorisations de parution. Il est tripartite : deux représentants du commissaire à l'Information, trois désignés par le CDL, trois désignés par les « syndicats de 1940 non disqualifiés par une collaboration active avec l'ennemi et ses complices », soit à la date de l'article essentiellement la CGT.


Sylvie Orsoni

Contexte historique

Avant même la reddition des troupes allemandes, des groupes de résistants s'emparent des locaux des quotidiens qui tombent sous le coup de l'ordonnance du 22 juin 1944, interdisant de parution les publications qui avaient poursuivi leurs activités pendant l'Occupation. L'information est un enjeu majeur pour les différentes organisations de résistance. Il faut défendre les valeurs de la Résistance et les mesures prises par les nouvelles autorités. Il faut aussi préparer les échéances électorales à venir. Les différentes organisations et partis politiques de la Résistance sont à la fois d'accord sur les mesures à prendre pour régénérer la presse et en concurrence dans les luttes politiques qui s'annoncent.

Le 22 août 1944, un groupe emmené par Francis Leenhardt, composé de socialistes et de membres du MLN, s'empare des locaux du Petit Provençal, rue-de-la-Darse et lance Le Provençal qui succède aux deux publications clandestines, l'Espoir, socialiste, et Le Marseillais, du Mouvement de Libération nationale. Des militants communistes font de même et, à partir des presses du Petit Marseillais, publient La Marseillaise, organe du Front national pour la Libération de la France, et Rouge-Midi, organe du Parti communiste avant-guerre et contraint à la clandestinité à partir du Pacte germano-soviétique de 1939.
Les deux quotidiens d'avant-guerre ne sont pas choisis au hasard. Ce sont les plus lus. Le Petit Marseillais, propriété de Jean Gaillard-Bourrageas, tire à 140 000 exemplaires et Le Petit Provençal, dirigé par Vincent Delpuech à 245 000. Ils incarnent la presse que rejettent les résistants. Presse d'avant-guerre, marquée par l'affairisme et presse des années d'Occupation qui a prêté allégeance au régime de Vichy. Jean Gaillard-Bourrageas et Albert Lejeune, compromis dans le rachat du Petit Provençal, sont condamnés à mort à l'issue de leur procès qui s'ouvre à Marseille le 20 octobre 1944. Le premier numéro du Provençal est distribué gratuitement le 23 septembre. Rouge-Midi, quotidien du Parti communiste et La Marseillaise, journal du Front national, reparaissent dés le 24 septembre. Le Provençal et La Marseillaise reprennent la typographie des anciens quotidiens dont ils ont réquisitionné les locaux. Ils bénéficient de moyens techniques (imprimerie, papier même en quantité très limitée) et humains (ouvriers typographes) précieux en ces temps de pénurie.

La commission de la Presse du CDL, qui se reconnaît dans les orientations des trois quotidiens, valide leur parution, entérinée par l'arrêté n° 33 du commissaire régional de la République par intérim le 2 septembre 1944En revanche, lorsque l'équipe provençale de Témoignage chrétien diffuse le 2 septembre, le premier numéro de Dernière Heure, Pierre Tissier en interdit immédiatement la production et la vente et renvoie à la commission régionale de la Presse - qui doit se constituer - les autorisations éventuelles de nouveaux journaux.


Auteur : Sylvie Orsoni

Sources :

Robert Mencherini, La Libération et les années tricolores (1944-1947). Midi Rouge, ombres et lumières, tome 4, Paris, Syllepse, 2014.

La renaissance de la presse à la Libération, Agence France-presse, BNF.

Patrick Eveno, La presse en France depuis la Libération, La presse à la Une, BNF.

1944, La Libération, exposition du Musée d'Histoire de Marseille - 2014.