Un texte à double lecture : l’affiche du maire de Brest contre les graffiti, mars 1941

Légende :

Affiche du maire de Brest, Victor Le Gorgeu, répercutant l’exigence allemande d’effacement des graffiti au moment de la « campagne des V » lancée par la BBC.

Genre : Image

Type : Affiche

Source : © Collection privée Droits réservés

Détails techniques :

Extrait de : Albert Vuillez, Brest au combat 1939-1944, Les Editions Ozanne, 1950

Date document : Fin mars 1941

Lieu : France - Bretagne - Finistère - Brest

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Analyse média

En mars 1941, la « campagne des V » lancée par la BBC rencontre un franc succès en Belgique puis en France : les graffiti V (pour Victoire) se multiplient sur les murs de beaucoup de villes. Du coup, l’occupant exige des autorités françaises qu’elles obligent les Français eux-mêmes à effacer ces inscriptions.

La date-limite du 1er avril se retrouve dans d’autres départements. On peut donc penser qu’elle a été fixée par les Allemands. Ce n’est donc pas elle qui pourrait induire un sens caché, « blagueur », de l’affiche, quoiqu’elle ait pu inciter le maire de Brest à profiter de la connivence entre lecteurs français provoquée par cette coïncidence.

La singularité de cette affiche réside dans la visibilité de ce qu’il déclare réprimer : les graffiti. Le maire se donne la peine de détailler, et donc de rendre bien visible sur l’affiche, les inscriptions qu’il s’agit d’effacer : V (pour Victoire), VDG (pour Vive de Gaulle), la Croix de Lorraine (emblème de la France libre), en ajoutant « mentions diverses », ce qui montre bien qu’il aurait pu se contenter de dire « toutes les inscriptions »…

De plus, les Brestois sont déjà habitués à ses autres affiches, signées généralement « Le maire ». Or, ici, l’affiche est comme par hasard signée : « V. Le Gorgeu ». Le clin d’œil de Victor Le Gorgeu à ses administrés, comme façon de leur signifier sa véritable opinion derrière l’injonction qu’il doit répercuter, paraît donc hautement probable.

Victor Le Gorgeu n’a pas laissé de souvenirs après la guerre à propos de cette affiche, à notre connaissance. Mais la « double lecture » de l’affiche est d’autant plus probable qu’on ne peut douter de la sympathie profonde de Le Gorgeu pour l’Angleterre et de Gaulle en mars 1941. Il a été un des 80 parlementaires ayant refusé de voter les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940. Il sera révoqué par Vichy à la fin de l’année 1941. Et en 1944, dans la perspective de la Libération, il sera nommé Commissaire régional de la République en Bretagne par le Comité français de la Libération nationale siégeant à Alger.


Bruno Leroux

Contexte historique

L’exemple de cette affiche montre que la diffusion de textes à double sens est répandue, au début de l’Occupation : dans les poésies anonymes qui circulent suivant le principe de la chaîne (par exemple le poème intitulé « Collaboration », à double sens), dans les poèmes cryptés des poètes professionnels (la « poésie de contrebande » théorisée par Aragon), mais aussi, comme ici, dans des textes non littéraires. Cette forme d’écriture est une sorte de moyen primitif de manifester une forme de « non-consentement » à l’occupation.

Ce n’est pas encore de la résistance au sens strict : ces textes ne manifestent pas de volonté de regrouper des volontaires dans des groupes organisés de résistance, contrairement à certains tracts qui commencent à circuler à l’automne 1940. Mais, c’est déjà une réaction active de retrait, de refus de céder totalement au nouveau contexte oppressant créé par la défaite de 1940 et l’armistice. Car les Français ne sont plus informés que par des journaux contrôlés par les Allemands, Vichy et les partis collaborationnistes, qui ont en commun un ton autoritaire et dénué d’humour. Dès lors, manier le « second degré » et jouer avec le double sens c’est déjà montrer, non seulement qu’on désapprouve dans son for intérieur le contenu de ces propagandes, mais aussi qu’on veut réagir activement à leur tentative de contrôler les esprits, en faisant circuler une autre forme d’écriture, bien plus égalitaire : l’humour et le double sens utilisés dans ces textes tentent de restaurer une forme de connivence entre les Français, d’éviter le repli sur soi.


Bruno Leroux