Pierre Chalou, un des gendarmes complices de la Résistance

Légende :

Le gendarme Pierre Chalou, 32 ans, originaire du Lot, à la brigade de Taulignan,est allé au-delà d’une aide discrète à la Résistance, mais s’y est engagé pleinement : arrêté le 9 février 1944, emprisonné à Montluc, il est déporté le 21 mai à Neuengamme où il meurt.

Genre : Image

Type : Photo

Producteur : Inconnu

Source : © AERD Droits réservés

Détails techniques :

Extrait recadré à partir d’une photo de groupe. Photographie argentique noir et blanc.

Date document : Sans date

Lieu : France - Auvergne-Rhône-Alpes (Rhône-Alpes) - Drôme - Taulignan

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Analyse média

Le gendarme Chalou, en poste à Taulignan, a payé de sa vie, après bien des souffrances en déportation, son aide efficace à la Résistance


Auteurs : Robert Serre

Contexte historique

Les gendarmes, comme tous les Français, ont eu des cheminements divers entre l’obéissance, l’attentisme et le refus. Obéissance motivée par l’adhésion aux hommes et au pouvoir de Vichy, l’habitude de la discipline, le respect du serment prêté au Maréchal, le climat général de suspicion, la peur de perdre un métier et un logement. Au contraire, refus inspiré par des convictions républicaines et humanitaires, une autre idée de l’honneur et du rôle de leur arme mise en tutelle, l’environnement populaire hostile à la répression.

Leur opposition à l’occupant et à la politique de Vichy prend trois formes.
Une forme assez passive : le gendarme devient sourd, aveugle et muet, il obéit toujours, mais ses recherches ne donnent jamais aucun résultat.
Plus actif, celui qui aide les réseaux de résistants, fournit des renseignements, organise des filières d’évasion, protège les parachutages, camoufle des armes, détourne des courriers de dénonciateurs...
Troisième étape, souvent franchie après le débarquement ou, au moins, dans les combats de la libération, le passage dans le maquis.

Le 14 juillet 1941 à Saillans, des jeunes gens décorent les édifices de drapeaux tricolores puis, à la nuit tombée, allument quelques feux de Bengale et d'artifice. 300 personnes se rassemblent sur la place, entonnent des chants patriotiques et crient « vive De Gaulle, à bas Pétain ». Un gendarme intervient pour disperser la foule mais personne ne bronche. Les quatre personnes arrêtées le lendemain sont libérées très vite. Les gendarmes affirment n'avoir entendu que La Marseillaise et des chants lorrains, pas l'Internationale, comme le prétend un témoin.
Le 14 juillet 1942, à Saint-Vallier, les recherches effectuées ainsi que la surveillance organisée pendant plusieurs nuits, en collaboration avec la police spéciale, ne permettent pas d’identifier le résistant (Camille Panaye) qui a fixé un drapeau tricolore au sommet de la pile centrale du pont sur le Rhône. Ce défi à l'occupant demeure longuement sous les yeux ironiques des habitants car la municipalité vichyssoise doit chercher toute la matinée un volontaire assez hardi pour aller décrocher ce symbole de la Résistance à l'ennemi.
Ce même 14 juillet, pendant que les initiateurs de la Résistance à Crest déposent une gerbe de roses rouges au pied du monument élevé à la mémoire des insurgés victimes du coup d'État de 1851, deux gendarmes se tiennent discrètement en arrière et, au moment de la minute de silence, ils se mettent au garde-à-vous, la main au képi. À Nyons, Die, les gendarmes empêchent des dépôts de gerbe, mais ne font pas d’arrestation.
On observe la même attitude à l’occasion du 11 novembre 1942. Le 14 juillet 1943, de très nombreuses distributions de tracts sont signalées, mais malgré les patrouilles de nuit effectuées par la gendarmerie et les diverses polices, « il n'a pas été possible de surprendre les auteurs de ces distributions ».
Mieux que cela : dans la soirée du 14 juillet 1943, un « mouchard » vient informer les gendarmes de Montélimar qu’une manifestation se prépare. Il trouve l'adjudant de gendarmerie en train d'écouter la radio étrangère !

À la fin de 1943, des actions plus fermes sont accomplies par la Résistance : les maquis se forment et il leur faut se procurer denrées, titres d'alimentation, vêtements, couvertures, tabac… par des coups de main contre les dépôts, mairies ou boutiques. Mais, dans aucun cas les gendarmes n'ont pu en connaître les auteurs, sauf à Die où ils assistent « impuissants à l'enlèvement du dépôt de tabac par une bande de dissidents disposant d'armes automatiques en présence d'une foule nombreuse qui leur était presque unanimement sympathique ». Dans ses Souvenirs, Jean Veyer rapporte que « le maquis fait des incursions fréquentes dans Die dans un but de ravitaillement. Les gendarmes sont de connivence et cela permettra jusqu'au bout de tromper les Allemands. L'officier de gendarmerie faisait chaque fois un rapport relevant les actions héroïques de ses hommes, risquant leur vie pour repousser les incursions terroristes ». Veyer signale toutefois que « les Allemands, à force d'être pris pour des imbéciles, finirent par demander au sous-préfet de Die pourquoi, au cours de ces "violents accrochages" dont on leur faisait le récit, il n'y avait jamais de morts ».
Dans ses rapports mensuels, la gendarmerie drômoise déplore ses échecs répétés et s’en justifie : « la population se refuse à apporter le moindre concours aux enquêteurs. Tout le monde garde un silence hermétique, on ne peut jamais trouver de témoins. [...] Quant aux attentats terroristes ils ne sont réellement désapprouvés que dans la mesure où chacun pense qu'ils peuvent compromettre sa propre sécurité, ou ses propres intérêts matériels. [...] Enfin l'assassinat d'un milicien, d'un Légionnaire ou d'un gendarme soulève moins de désapprobation et de critiques qu'un attentat contre la voie ferrée causant des perturbations dans la circulation des trains, ou l'explosion d'une bombe devant un immeuble provoquant un bris général de vitres dans le voisinage ».
La poursuite de « dissidents » ou la recherche de réfractaires au STO, qui deviennent les tâches essentielles, sont tout aussi « infructueuses » : en septembre 1943, ni les deux journées d’expédition de gendarmes et de GMR dans le Diois à la poursuite d’une vingtaine d’hommes, ni la chasse de réfractaires par cinq gendarmes à La Chapelle-en-Vercors ne donnent de résultat. Les chefs expliquent ces échecs par la supériorité de l’armement ou une « météo défavorable ». C’est une justification, comme d’autres qu’il leur faut imaginer lors de leurs rapports hiérarchiques. Il arrive, rarement, que les autorités prennent des sanctions : le préfet réprimande les gendarmes de Saillans et de Tain qui n’ont pas signalé des appositions d'affiches.

La Résistance exerce une forte pression sur les gendarmes, en particulier au moyen de tracts qui les incitent à désobéir aux ordres, à ne pas découvrir les réfractaires au STO… « en leur indiquant les moyens à employer ». Ces tracts, envoyés « sous pli postal affranchi » à des gradés, sont retrouvés « dans les volets d'une des fenêtres de la caserne de gendarmerie de Valence » le 20 septembre 1942, « déposés aux casernes de gendarmerie de Tain et de Tournon dans la nuit du 20 mars 1943 ». À Saillans, le 2 novembre 1943, deux numéros du journal clandestin le Partisan ont été glissés sous la porte d'entrée de la caserne de gendarmerie.
Parfois, la persuasion fait place à la menace : le 1er mai 1943, le préfet, son secrétaire général, certains employés de la préfecture, des membres de la police et certaines personnes reçoivent un « avertissement » leur faisant savoir qu’ils sont « surveillés de très très près par les délégués de la France Combattante ». Des gradés et quelques gendarmes de Bourg-de-Péage, de Die, de Saillans reçoivent nominativement par voie postale des courriers leur demandant de « cesser toute activité contre les jeunes réfractaires et les patriotes de la résistance française, faute de quoi ils seraient exécutés ».

Malgré les risques, des gendarmes aident la Résistance : plusieurs affiches injurieuses pour le Gouvernement ont été apposées à Hauterives vers le 10 août 1942, un gendarme de la brigade de Moras, mis au courant du fait, ne s'y est pas intéressé, et n'en a pas rendu compte à son chef de poste : une sanction est demandée contre lui.
En août 1942, les gendarmes arrêtent trois enfants juifs de l’école de Beauvallon de Dieulefit. Mais les gendarmes indiquent à la directrice que les enfants, emmenés au camp du GTE de Crest, seront rassemblés à Vénissieux. Marguerite Soubeyran et Simone Monnier s’y rendent immédiatement et elles parviennent à les extraire, ainsi qu’un quatrième, et les soustraire au départ, la nuit suivante, du convoi qui part vers les camps d’extermination.
Le 25 novembre 1942, un gendarme de la brigade de Dieulefit est frappé de 60 jours d'arrêts de rigueur parce qu’il a tenu dans la salle de la mairie « des propos outrageants à l'égard du Maréchal de France, Chef de l'État ».
P-, recruteur de la Milice, dénonce à la Kommandantur de Valence les gendarmes de Châtillon-en-Diois coupables, selon lui, de « fermer les yeux sur les activités du maquis ». Sa lettre ayant été interceptée par la Résistance PTT, il est abattu en octobre 1943.
Dans beaucoup d’affaires, les gendarmes semblent être de connivence. Le 18 août 1943, une opération est menée contre le camp de réfractaires dirigé par Geyer au Grand-Serre. Elle a été minutieusement préparée à la préfecture en présence de toutes les autorités. Mais certaines sont complices de la Résistance et le maquis Geyer, prévenu, échappe aux policiers de Vichy, aux 50 gendarmes et aux 50 GMR envoyés à leur recherche.
En novembre 1943, le maquis FTPF de Jean Veyrand (« Pavel ») s’accorde avec la gendarmerie de Buis-les-Baronnies : à chaque opération, les gendarmes sont avertis et ferment les yeux. Le 20 mars 1944, Dufour (« Paris ») doit transporter depuis Nyons un dépôt d'armes au camp FTP de Sainte-Jalle. Le lieutenant de gendarmerie Testut l'amène à la Kommandantur où il obtient un laissez-passer qui lui permet de franchir le barrage des Pilles et d'amener ses armes à destination. Le 23 mai 1944 à Die, une équipe de maquisards lance un coup de main contre un dépôt d'habillement du 14e Chantier de jeunesse. Le butin chargé, le camion repart. Un groupe resté en arrière-garde se met à tirer en l'air. Des gendarmes, jusque là abrités derrière les platanes à hauteur du collège, tirent en l'air avec leurs mousquetons. Ce petit jeu dure quelques minutes puis les maquisards se retirent suivis à bonne distance par les gendarmes. De toute évidence, il y avait eu un accord entre eux. Le 3 juin 1944, Michel Planas est convoqué au commissariat de Valence, où un brigadier de police manifestement sympathisant de la Résistance, clôt l'enquête.
Au printemps 1944, les désertions commencent : deux gendarmes de Valence, déjà soupçonnés, sont portés déserteurs. Le second a « rejoint une bande dissidente de la région avec ses armes, notamment son mousqueton ».

Les Allemands et la Milice n’ont pas confiance dans la gendarmerie
Lors de la manifestation contre l’embarquement de jeunes pour le STO à Romans le 10 mars 1943, les élèves de l'école de gendarmerie ont été placés en barrage devant la gare pour en interdire l'accès. A midi, jugés plutôt passifs, ils sont remplacés par des GMR.
Police allemande, GMR, Milice agissent sans informer les autorités françaises : le 1er juillet 1943, les 500 GMR et les miliciens de Marseille qui attaquent le camp de la Lance et arrêtent 17 hommes n’ont informé ni le lieutenant de gendarmerie, ni le sous-préfet de Nyons.
Déjà, le 4 février 1943, la Gestapo avait arrêté à Romans le capitaine de gendarmerie Germain Martin, pour son activité à Loches où il était instructeur à l'École préparatoire de Gendarmerie, avant d’être muté à Romans. Dans la Résistance dès 1940, il transportait des explosifs, des armes, des plis secrets à travers la ligne de démarcation, et faisait partie d'un service de renseignements. Déporté NN, il sera fusillé en Allemagne le 9 octobre 1943.

Pour la première fois dans le département, le 23 octobre 1943, les autorités allemandes prennent des mesures coercitives à l'égard des fonctionnaires ou des gendarmes auxquels elles reprochent de ne pas leur apporter une collaboration suffisante. Le 28 novembre 1943, deux gendarmes de Nyons, Guy et Boes, venus chez madame Maurent pour constater la disparition de son mari, distillateur à Nyons, sont pris à partie par les Allemands. Ils tentent de fuir, mais les Allemands qui cernent la maison tirent sans sommation, Charles Guy est tué, Boes est blessé. Des tracts diffusés par la Résistance amènent un cortège nombreux et la présence des officiels aux funérailles du gendarme Guy.
Le 3 janvier 1944 les Allemands saisissent les postes radio de la gendarmerie de Valence. Le 16 mars, un détachement d'une trentaine de SS allemands désarme et arrête les gendarmes de Pierrelatte. Ils sont gardés à vue par deux sentinelles, pendant que le détachement opère des arrestations et perquisitions en ville. À 8 h, un officier allemand sans explications restitue les armes des gendarmes et les informe qu'ils peuvent reprendre leur service normal. Le 9 février 1944, le gendarme Chalou, de la brigade de Taulignan, qui se trouvait à la ferme Gras au moment de l'opération de police allemande est également arrêté et déporté : il mourra à Neuengamme.
Le 21 février, des policiers allemands occupent la gendarmerie de Séderon pendant que des soldats effectuent leur opération de police à Eygalayes et Izon-la-Bruisse. Le gendarme Gamonet, accusé d'avoir favorisé et renseigné la Résistance, est passé par les armes sur la place.
Le 14 avril, le gendarme Joseph Richaud, de la brigade de Nyons, qui se trouvait seul au bureau, est désarmé par deux agents en civil, accompagnés de militaires allemands qui emportent son pistolet, deux chargeurs et des cartouches.
Les collaborationnistes ardents, eux non plus, n’aiment guère les gendarmes. Le 15 mars 1944, les miliciens valentinois perquisitionnent chez le gendarme Lacaze et emportent tous les objets et effets qu'ils trouvent. De leur côté, les membres du PPF de Romans réunis le 2 avril 1944 décident leurs prochaines activités : outre la désignation d'otages et les arrestations des communistes et des gaullistes, ils prévoient l’occupation des commissariats et l’épuration dans la police.
Le 16 avril 1944, les opérations de la Milice dans le Vercors commencent par la neutralisation de 8 brigades de gendarmeries de Tain-l'Hermitage (et Tournon), Saint-Nazaire-en-Royans, La Chapelle-en-Vercors, Vassieux, Saint-Jean-en-Royans, Die, Saillans et Crest. À Tain par exemple, une quarantaine de miliciens en tenue accompagnés de GMR cernent les deux casernes de la ville, désarment et arrêtent deux sous-officiers et six gendarmes. Partout, les gendarmes sont enfermés dans leurs locaux, voire emprisonnés. La plupart sont relâchés assez vite, comme ceux de Tain, gardés à vue jusqu'au lendemain. Neuf gendarmes drômois restent détenus dont 6 dans un autocar à Vassieux. Le préfet juge que cela est désastreux pour le moral de la compagnie, que le problème des relations entre la Milice et la Gendarmerie doit être résolu d'urgence, que le personnel doit être « protégé contre les abus de pouvoir ». Les miliciens chargés de l'opération la justifient en précisant qu'ils appuient des opérations policières d'envergure dont le succès dépend de la neutralisation de la gendarmerie accusée de pactiser avec les terroristes. Un grand mécontentement règne parmi les gendarmes qui sont décidés à faire usage de leurs armes contre tout nouveau coup de force venant de la part des miliciens. Dans cet élan vers la Résistance, il convient de signaler aussi, mais en nombre beaucoup plus restreint, des attitudes semblables parmi les forces de police, en particulier celle des policiers Ferrotin et Chabanis.
On lira par ailleurs le fort engagement des gradés et gendarmes de la brigade de La Chapelle-en-Vercors.
Cette attitude plutôt favorable des gendarmes leur attire plus de sympathie que de représailles de la part de la Résistance. Les attentats sur des gendarmes ou policiers sont rares et ne visent que des hommes dont on est assuré qu’ils représentent un danger avéré : le 25 octobre 1943, deux Résistants abattent à Romans un agent de police au service de la Gestapo qui allait dénoncer 27 Romanais. À Saint-Jean-en-Royans, l’adjudant de gendarmerie qui était visé par le tract ci-dessus, est exécuté : on savait par les Résistants de Saint-Ismier (Isère), d'où il venait, et que, tout acquis à la cause allemande, il était dangereux pour le maquis. En revanche, l'exécution, le 5 juillet 1944, de l'adjudant Vaton, commandant de la brigade de Saint-Vallier, de deux balles de pistolet tirées par deux inconnus, reste inexpliquée.


Auteurs : Robert Serre
Sources : AN, F/1CIII/1152. ADR 182 W 3. ADD, 97 J 1, 97 J 2, 97 J 38, 97 J 27, 97 J 54. questionnaire du CH2GM adressé au corps enseignant. Drôme terre de liberté. Fred, Mémoires d'un joaillier. Sandrine Suchon, Dieulefit …. . Pour l'Amour de la France. J. La Picirella, Témoignages sur le Vercors. Henri Longuechaud, « Conformément à l’ordre de nos chefs… », le drame des forces de l’ordre pendant l’Occupation, 1940-1944, Paris, Plon, 1985. Pierre Accoce, Les gendarmes dans la Résistance, Presses de la Cité 2001.