L'organisation clandestine de la Main Noire

Légende :

L'organisation clandestine de la Main Noire devant le monument aux morts de Strasbourg.

Marcel Weinum, premier en partant de la gauche sur la deuxième rangée est accompagné de : (de gauche à droite) : François Mosser, Boesch, Lucien Entzmann et Charles Augustin. Photographie prise par Fernand Schaeffer.

Genre : Image

Type : Photographie

Source : © Archives de l'Association pour des études sur la Résistance des Alsaciens (AERIA) Droits réservés

Détails techniques :

Photographie analogique

Date document : sans date

Lieu : France - Grand Est (Alsace) - Bas-Rhin - Strasbourg

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Contexte historique

Dès les mois qui suivent l'armistice de juin 1940 et l'annexion de fait de l'Alsace par les Nazis, Marcel Weinum fonde la Main Noire, organisation clandestine destinée à résister par tous les moyens à l'autorité nazie.

SEPTEMBRE 1940: Marcel Weinum, grâce à sa forte personnalité, rallie un certain nombre de jeunes Strasbourgeois ou Brumathois. Malgré leur jeune âge, certains avaient des connaissances en chimie, électronique et armes à feu. C'est à Strasbourg que la Main Noire (un nom romanesque, symbolisant la main vengeresse qui s'oppose aux affronts nazis faits à l'Alsace) mène ses actions.

OCTOBRE 1940: inscriptions au crayon de couleur gras sur les murs de "Vive la France", "Vive de Gaulle", et de croix de Lorraine; arrachage systématique d'affiches de propagande nazie, destruction de vitrines présentant les publications du parti nazi.

NOVEMBRE 1940: actions de sabotage consistant à rendre inutilisables pour un temps des installations (signaux et commandes d'aiguillages) de la Reichsbahn (société des chemins de fer), de la poste et des transmissions de la Wehrmacht. Câbles sectionnés à Strasbourg, Schiltigheim (Bas-Rhin) et sur la route du Mont Sainte-Odile. Pillage hebdomadaire ou plus (novembre 1940 - mai 1941) d'une centaine de voitures particulières appartenant à des policiers et à des particuliers allemands, récupération de papiers d'identité, de quelques pistolets, de cartes grises et de bons d'essence, de lampes électriques, de victuailles et d'argent. A l'occasion, les jeunes de la Main Noire crèvent aussi les pneus des voitures de la Wehrmacht ou les pneus des bicyclettes des jeunes fanatiques de la Hitlerjugend, HJ ou jeunesses hitlériennes... avec les poignards de parade des HJ où ils sont contraints et forcés de s'inscrire.

DECEMBRE 1940: à l'aide de pierres ou de pavés, ils détruisent les vitrines (entreprises de presse nazie, maison d'édition ou institutions nazies) présentant un buste ou un portrait du Führer, ce qui dissuade des commerçants de mettre en place ces effigies par la suite. Ils explorent les fortins abandonnés de la ligne Maginot, dans la forêt strasbourgeoise le long du Rhin. Dans l'un d'eux, ils trouvent 1 000 cartouches de fusils et pistolets, cartouches de dynamite, 60 à 70 mines antipersonnel et quelques rouleaux de cordons bickford (chiffres cités dans l'instruction judiciaire).

Pour disposer de fonds afin de mener des actions d'envergure, les jeunes de la Main Noire prennent le risque de cambrioler le bureau d'une loterie organisée par le parti nazi.

JANVIER 1941: Marcel Weinum loue un appartement prétextant l'ouverture d'un bureau d'études et qui devient, en fait, le quartier général (QG) de l'organisation. Une machine à écrire est dérobée dans une école municipale. Des tracts, signés le plus souvent la Main Noire, sont tirés en centaines d'exemplaires: "Alsaciens, levez-vous pour la Révolution / Nous voulons redevenir Français / Les Allemands devront quitter l'Alsace / Alsaciens, levez-vous pour le combat de la liberté / Vive le Général de Gaulle / Vive Churchill / Vive la France", sont semés en ville ou collés aux murs des maisons et des édifices publics. Tous les membres du groupe (sauf Ceslav Sieradzki, emprisonné à Strasbourg) participent à ce harcèlement: Marcel Weinum et ses adjoints Charles Lebold, André Mathis, René Meyer, Albert Uhlrich; les chefs de groupe Lucien Entzmann, Jean-Jacques Bastian, Marcel Keller, René Kleinmann; les membres de base: Robert Bildstein, Jean Voirol, André Kleinmann, Aimé Martin, Bernard Martz, Robert Adam, Jean Kuntz, Lucien Albrecht, René Spengler, François Mosser, Ernest Gérard, René Fessner, Marcel Zottner et Alfred Mengus.

Lors de leurs sorties nocturnes, les jeunes résistants arrachent tous les insignes à croix gammée fixés sur les bicyclettes, motos et voitures de la police et de la Wehrmacht. Un drapeau à croix gammée est jeté à l'eau.

MARS 1941: lors d'une importante manifestation de la jeunesse hitlérienne à Strasbourg, Marcel Weinum pose un explosif (confectionné avec la poudre des cartouches) contre un mur mais le mur résiste.

AVRIL 1941: l'organisation fait la connaissance de Xavier Nicole, qui fait également partie du groupe de la Feuille de Lierre. Celui-ci a trouvé d'importants stocks de munitions et de grenades à main dans un fortin de la ligne Maginot à Illkirch-Graffenstaden (Bas-Rhin). Les explosifs, récupérés lors d'expéditions nocturnes, sont enterrés près du fort ou cachés au domicile des parents, qui ignorent bien entendu les activités de leur fils. Les grenades font exploser les vitrines des magasins exposant le buste ou une image du Führer.

MAI 1941: Albert Uhlrich jette une grenade dans les bureaux du journal nazi Der Stürmer. Le lendemain dans la soirée, jeudi 8 mai, Marcel Weinum et lui repèrent devant un restaurant réputé du centre-ville de Strasbourg, une voiture officielle allemande à croix gammée sur les ailes avant. C'est la voiture du Gauleiter Wagner, le plus haut représentant de Hitler dans l'Alsace nazifiée. Deux grenades détruisent le véhicule et les vitres des immeubles environnants. Les jeunes s'enfuient dans la nuit et évitent les balles. Pendant des mois, la presse ne souffle mot de cet insolent affront, jusqu'à ce que Wagner lui-même, exaspéré par les actes de sabotage qui se multiplient, appelle dans un discours à prendre des mesures radicales "contre ceux qui en Alsace ont poussé l'audace jusqu'à s'en prendre à la vie du représentant du Reich". Courant mai aussi, Xavier Nicole et d'autres jeunes repeignent en bleu-blanc-rouge les boîtes aux lettres de la Reichspost (poste allemande).

Le 19 mai, Marcel Weinum décide de se rendre à Bâle avec Ceslav Sieradzki pour s'entretenir directement avec un agent du consulat britannique et lui apporter des documents. Le 20 mai, entre 3 et 4 heures du matin, les deux jeunes gens sont arrêtés par un douanier allemand qu'ils blessent par balle et arme de poing, en tentant de prendre la fuite.

JUILLET 1941: vendredi 18, le Sicherheitsdienst, SD ou service de sécurité, de Strasbourg lance un coup de filet et arrête plusieurs jeunes de l'organisation. Internés à la prison de Mulhouse, ils sont interrogés avec brutalité durant 24 jours. Le 28 juillet, d'autres jeunes sont arrêtés dont Xavier Nicole. Deux de ses camarades réussissent à éviter l'arrestation et à s'enfuir en Suisse, le 31 juillet. Deux jeunes du groupe Feuille de lierre sont aussi arrêtés et immédiatement internés au camp de sûreté de Schirmeck.

AOUT 1941: lundi 11, les 25 jeunes prisonniers de la Main Noire sont transférés par la Gestapo à la prison de Strasbourg. Quatre d'entre eux, considérés comme les chefs, Marcel Weinum, Ceslav Sieradzki, André Mathis et Lucien Entzmann, sont incarcérés ensuite à la prison de Kehl (Allemagne) où ils subissent encore des interrogatoires.

OCTOBRE 1941: après avoir passé trois mois en cellule, les jeunes de la Main Noire sont transférés le vendredi 10 au camp de sûreté de Schirmeck où ils subissent un régime très dur, avec privations,  humiliations et sévices. Ils sont dans la baraque n°8, baraque disciplinaire ou pénitentiaire.

MARS 1942: l'acte d'accusation contre la Main Noire est grave : vol par effraction d'explosifs et de munitions, rédaction et diffusion illégale de tracts, enlèvement malveillant d'insignes publics de l'autorité du Reich, destruction avec préméditation d'installations servant à la défense nationale, sabotage avec préméditation du potentiel d'efficacité de la Wehrmacht, etc., avec pour Marcel Weinum, des charges plus graves encore. Le procès à huis clos des dix jeunes a lieu le 27 devant le Sondergericht, le tribunal spécial, siégeant à Strasbourg. Le verdict est rendu le 31: mesures de "redressement éducatif" pour certains jeunes, peines de prison pour d'autres et la mort pour Marcel Weinum.

AVRIL 1942: le 14, au lever du jour, les quatorze jeunes résistants du groupe encore internés au camp de Schirmeck et n'ayant pas été traduits devant le tribunal apprennent l'exécution de Marcel Weinum. Douze d'entre eux sont libérés dans la foulée, mais incorporés de force au Reichsarbeitsdienst, RAD ou service du travail: leurs camarades, jugés par le tribunal, sont également enrôlés de force dans le RAD à leur sortie de prison. Seuls restent internés André et René Kleinmann, dont le frère Louis est officier de carrière au 2ème bureau, en poste à Lons-le-Saunier (Jura) en zone non occupée. Celui-ci collecte des renseignements sur la situation en Alsace-Moselle grâce aux évadés passant la ligne de démarcation. La presse nazie d'Alsace ne souffle mot de ce procès avant le 16, deux jours après l'exécution de Marcel Weinum, sous le titre "Celui qui sabote tombe irrémédiablement sous le coup de la loi".

OCTOBRE 1942-1945 : par la suite, les jeunes de la Main Noire sont incorporés de force dans la Wehrmacht, l'armée allemande.

Jean-Jacques Bastian vit douloureusement "ce drame intérieur" mais accepte son sort afin de ne pas mettre sa famille en danger de déportation. Soldat sous l'uniforme de la Wehrmacht en Russie, en Ukraine, en Lettonie et en Pologne, il est grièvement brûlé par un sous-officier allemand et subit, après avoir été énucléé d'un oeil, 40 opérations et greffes au visage et aux deux mains.

Aimé Martin, d'Allemagne où il a été requis, subtilise des pistolets qu'il remet à la Résistance alsacienne active dans les filières d'évasion de prisonniers.

René Kleinmann, une fois libéré du camp de Schirmeck, incorporé de force dans l'armée allemande, participe le 6 février 1944 à une violente manifestation de jeunes Alsaciens, dans un camp d'entraînement près de la frontière polonaise. Transféré à Strasbourg, il est condamné à mort pour "démoralisation de l'armée allemande", puis à 18 mois de réclusion criminelle. Il est renvoyé dans le bataillon disciplinaire de son unité. Il parvient à s'évader en décembre 1944 et à rejoindre les lignes américaines dans la région d'Aix-la-Chapelle (Allemagne). Son frère Louis qui se trouve dans les rangs de la 1ère armée française, est averti, si bien que René s'engage au sein de cette même unité à Compiègne aux côtés de son frère.

Jean Voirol, après son passage au camp de Schirmeck, est condamné à quatre mois de prison à Mulhouse, puis Strasbourg. Expulsé en Suisse d'où son père est originaire. Ses parents décèdent durant les évènements.

René Meyer, 17 ans lors du procès, est incorporé de force dans l'armée allemande et porté disparu.


Marie Goerg-Lieby et Eric Le Normand
DVD-ROM La Résistance des Alsaciens, Fondation de la Résistance - AERI, 2016