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« Affaire Manouchian » : que sont devenus les autres résistants arrêtés ?

Légende :

Fiche d'enregistrement de Simon Rajman, 24 janvier 1944, KL Bucxhenwald. 

Genre : Image

Type : Photo de Simon Rajman à l'arrivée au camp de Buchenwald

Producteur : Laurent Thiery

Source : © Archives Arolsen Droits réservés

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Contexte historique

Dans son rapport de synthèse daté du 3 décembre 1943, la Brigade spéciale des renseignements généraux de Paris en charge de la lutte contre les FTP MOI dresse le bilan des arrestations opérées par ses services depuis le début de l’enquête. Outre les 22 combattants qui seront exécutés en févier 1944 après leur condamnation à mort par le tribunal militaire allemand du Gross Paris et Olga Bancic également condamnée à mort mais exécutée en Allemagne après sa déportation, le document fait l’inventaire des 67 personnes identifiées et arrêtées à la suite des différentes filatures.

On s’est, jusque-là peu intéressé à leur sort. Leur parcours est pourtant intéressant à plusieurs titres. D’abord, il vient confirmer la diversité des origines de ces combattants mais également la pluralité des activités exercées par ces femmes et ces hommes au sein des organisations clandestines de résistance et de lutte armée contre l’occupant. Leur devenir illustre en outre le regard porté par les nazis sur ces combattants et comment, selon leur sexe, leurs convictions et leur appartenance religieuse présumée, leur destin va être tracé en fonction des présupposés raciaux et géopolitiques des nazis. On doit d’ores-et-déjà noter que pour trois personnes citées dans le rapport, le doute quant à leur véritable identité et à leur devenir persiste. Il s’agit de Chouchanik Der Thomassian, citée page 2 du rapport,  chez qui, selon le même document, les réunions du comité de direction des FTP MOI se tenaient deux fois par mois. Il y a également Lucien TOURNAIN, cité page 18, comme étant né le 2 mars 1923 à Paris qui est arrêté alors qu'il se rendait au 10 de la rue Saint-Nicolas là où était stocké du matériel utilisé pour la confection des faux papiers. Selon toute vraisemblance, il s’agit très certainement d’une fausse identité. Enfin, citée page 20 du rapport, Sophie BLOUQUIT née GASSMANN, née le 18 juillet 1882 à Mulhouse qui avait hébergé Ida Kiro et dont on ne sait rien.

Pour les 42 autres personnes arrêtées et citées dans le rapport, les recherches permettent de faire ressortir des grands ensembles.

D’abord, une différenciation genrée. En effet, à une exception près, les 21 hommes, quel que soit leur religion présupposée, sont transférés au camp de Compiègne-Royallieu et intégrés au convoi de prisonniers politiques dirigés vers le camp de concentration de Buchenwald le 22 janvier 1944. Ces 21 combattants de la MOI ou considérés comme complices, font partie des 2 000 hommes embarqués dans ce convoi et dont seulement 883 reviendront en 1945 (44,02 %). Il s’agit d’André BOHM, René COUREUR, Colombo CUTTICA, Georges DONATH, Georges FRIEDMANN, Ladislas FULOP, Marc GOLDBERG, Elie KORENFELD (déporté sous le nom de « Roland Thibault » né le 28 septembre 1919 à Lille), Arnold LEIDER, Luigi MARCONI, Eugenio MARTINELLI, Jean-Pierre MAZERA, Ladislas NOVEMBER, Pierre PETRONI, Vittorio PUPILLI, Simon RAJMAN / RAYMAN, Jacov STAMBUL, Josef SVEC, Etienne TAUB, André  TERREAU et Maurice TOURNIN. Sur ces 21 déportés de la MOI enregistrés à Buchenwald, 18 survivront aux camps probablement car la très grande majorité échappe aux transferts souvent meurtriers vers des Kommandos de travail. Six des rescapés ont été affectés au Kommando de Dora dans le cadre des transferts massifs de main-d’œuvre destinés à alimenter le programme de construction de l’usine souterraine des nouvelles fusées A4-V2. Leur survie apparaît comme quelque chose d’assez remarquable dans un contexte où la mortalité est pourtant très importante dans ce camp. Pierre PETRONI et Jean-Pierre MAZERA ont été gazés au château d’Hartheim après leur transfert en février 1944 depuis Buchenwald vers le camp de Mauthausen en Autriche. Troisième et dernier disparu des 21,      Ladislas FULOP est tué le 9 février 1945 lors d’un bombardement de la ville de Weimar dans laquelle il avait été envoyé au travail pour le Kommando du même nom. Au regard du nombre des déportés de ce groupe restés au camp central de Buchenwald malgré les nombreux transports de main-d’œuvre qui quittent le lieu pendant cette période, on peut supposer qu’ils ont pu bénéficier d’interventions directes de la part des détenus communistes pour leur épargner des transferts vers des « mauvais » Kommandos.

A noter que parmi ces 21 combattants, au moins trois désignés comme « Juifs » dans le rapport ont malgré tout été déportés dans ce convoi de « prisonniers politiques » vers Buchenwald et non dirigés vers Drancy dans le cadre des déportations de la Shoah. La séparation raciale sera beaucoup plus nette dans le cas des femmes. Ainsi, Arnold Leider est bien enregistré comme « Juif polonais » à Buchenwald. Simon Rajman, Jacov Stambul, Georges Friedman (qui est en fait le pseudonyme de « Gheorge Adorian »), Ladislas Fulop, Ladislas November et André Bohm pourtant bien identifiés comme Juifs dans le rapport d’enquête sont enregistrés comme détenus de catégorie « Politique » à Buchenwald.  

In Fine, seul parmi les hommes arrêtés, Enoch Buda pris le 18 novembre 1943 par des policiers de la BS2 au domicile de Mauricette Loutski, 18 Rue Simart à Paris dans le 18e est envoyé au camp de Drancy. Il faut dire que, selon le rapport de la BS, aucun fait précis ne peut lui être imputé ce qui explique peut-être qu’il n’est pas considéré comme prisonnier politique comme les autres hommes de l’équipe. Déporté le 20 mai 1944 depuis la gare de Bobigny par le convoi 74, il fait partie des 221 hommes sélectionnés pour le travail à l’arrivée. En janvier 1945, lors de l’évacuation du complexe d’Auschwitz-Birkenau par les SS, il est dirigé vers le KL Gross Rosen puis vers celui de Dachau où il est enregistré le 28 janvier 1945. Affecté au Kommando de Muhldorf, il survit à la guerre.

 

En ce qui concerne les femmes, le principal critère de tri tient semble-t’il aux présupposés raciaux imposés par les nazis. Au moins quatorze sont déportées depuis le camp de Drancy dans deux convois de la Shoah dirigés vers Auschwitz-Birkenau. Un premier groupe de 13 femmes embarque dans le convoi 67 parti de la gare de Bobigny le 3 février 1944. Il s’agit de Paulette Pésa Berger née Lewin (rentrée), Claire Szwarcberg (disparue), Mauricette Loutski (disparue), Elise Gerchinovitz (Rentrée), Renée Tahmann née Lewine (disparue), Sarah Dabciger (disparue), Sarah Gerber (disparue), Chana Rajman (disparue), Marie Korenfeld (disparue), Monica Chilischi (disparue), Guta Zylberberg alias « Rozeinstein » (disparue), Ida Kiro (disparue) et de Raca Wohlmuth (disparue). Hermina Slomovitz (rentrée), amie de Ladislas November est quant à elle déportée dans le convoi suivant, le 68, parti le 10 février 1944 de la gare de Bobigny avec 1 502 détenus. Rescapée, elle compte parmi les 61 femmes sélectionnées à l’arrivée pour le travail forcé. Elle est libérée en mai 1945 dans la région de Weisswasser près de la frontière entre l’Allemagne et la Tchécoslovaquie. Enfin,  Mandl Szanto née Gutman Madeleine, juive d’origine hongroise est déportée par le convoi 80. Il s’agit d’un transport de 180 femmes otages accompagnées par 77 enfants et dirigé vers le camp de Bergen-Belsen et non vers un centre de mise à mort. On peut présumer que les origines hongroises de Madeleine Szanto, un pays allié au Reich, ont prédestiné à ce choix. Elle y est libérée le 15 avril 1945 après l’arrivée des troupes britanniques.

Désignées de « race aryenne » dans le rapport de la brigade spéciale des renseignements généraux de novembre 1943,  cinq femmes sont déportées dans le convoi de prisonnières politiques dirigé le 31 janvier 1944 vers le camp de concentration de Ravensbrück, près de Berlin. Connu comme celui des « 27 000 » en raison des numéros matricules attribués à l’arrivée, il s’agit d’un transport de 959 femmes composé depuis le camp de rassemblement de Compiègne-Royallieu. Les résistantes y sont les plus nombreuses, notamment une part importante de membres du Front national de résistance communiste arrêtées en région parisienne. Parmi les femmes interpelées dans le cadre de l’enquête sur le démantèlement du groupe FTP MOI de Missak Manouchian, se trouvent Eugénie Rosoff, Nora Pincherle, Eugénie Lambert, Gisèle Galambos et  Marie Montay. Toutes ont survécu à la déportation et ont été rapatriées en France en 1945 malgré les transferts dans les Kommandos de travail comme celui de Holleischen où est employée Gisèle Galambos. Le camp, installé dans la forêt sudète dépend administrativement du camp de concentration de Flossenbürg. Eugénie Lambert est affectée à celui de Zwodau qui relève du même camp. Marie Montay, Eugénie Rosoff et Nora Pincherle profiteront d’une libération anticipée en avril 1945 depuis le camp de Ravensbrück après intervention de la Croix-Rouge suédoise.

Au total, 42 personnes, dont 20 femmes, arrêtées dans le cadre de l’enquête menée par la Brigade spéciale des renseignements généraux de Paris pour le démantèlement de la branche parisienne FTP-MOI ont été déportées. Pour la quasi-totalité, ces déportations sont intervenues dès janvier et début février 1944, soit bien avant l’ouverture du procès dit de « l’affiche rouge » tenu à partir du 15 février 1944 devant la Cour martiale du tribunal allemand auprès du commandant du Gross Paris. Une chronologie qui démontre que les conclusions du procès étaient écrites à l'avance pour les 23. 


Laurent Thiery, Fondation de la Résistance.

Sources : 

SHD-DAVCC-Caen ; © Arolsen Archives, 2021

Merci à Marine Winckel (stagiaire à la Fondation de la Résistance) pour ses notes de synthèse.