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Dans les pas de Jacques Oudin

Légende :

Portrait de Jacques Oudin (recto)

Fiche de l'infirmerie du Kommando Ellrich, (c) Arolsen Archives (Verso)

Genre : Image

Type : Photo

Producteur : Laurent Thiery

Source : © Fondation de la Résistance Droits réservés

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Contexte historique

Jacques OUDIN (1921-1945)

Jacques Oudin a tout juste 18 ans lors de la déclaration de guerre. Il décide d’interrompre ses études pour s’engager volontairement dans l’armée. Il est affecté alors au 405e régiment d’artillerie de DCA cantonné à Calluire près de Lyon. Néanmoins, lors de la campagne de France, il ne pourra pas combattre faute de canons nécessaires. Il connait la débâcle et va être démobilisé dans la région de Cahors. De retour dans sa famille le 14 août 1940 à Maisse dans l’Essonne, il reprend ses études au lycée Louis le Grand à Paris puis à la Faculté de Pharmacie.

Il commence ses activités de résistance dans le quartier latin et participe avec d’autres étudiants de khâgne des lycées Louis-le-Grand et Henri IV à la création en mai 1941 du mouvement des Volontaires de la Liberté (VDL). À partir d’octobre 1941 ces jeunes publient un bulletin ronéotypé intitulé Volontaires de la Liberté qui est diffusé dans les cercles d’étudiants parisiens. Il est remplacé provisoirement par un journal Le Tigre. Gaullistes, hostiles à la révolution nationale, les VDL récusent aussi la lutte armée.

Bientôt les activités clandestines de Jacques Oudin prennant une place croissante et, vers la fin de 1942, avec l’accord de son père, il interrompt ses études de Pharmacie pour se consacrer totalement à la Résistance. En février 1943, le service du travail obligatoire est instauré. Étant réfractaire, il est alors recherché et échappe à une première arrestation le 1er mars 1943.

 

La fusion d’une partie des Volontaires de la Liberté à Défense de la France

Au fil du temps certains militants des Volontaires de la Liberté remettent en cause la ligne du mouvement. Ainsi, Jacques Oudin brûle de s’engager dans l’action immédiate En janvier 1943, ces tensions provoquent une scission au sein des Volontaires de la Liberté.

Robert Aylé, responsable du réseau d’évasion de la ligne Comète fait souvent appel aux VDL et notamment à Jacques Oudin pour convoyer des aviateurs alliés tombés sur le sol français. Par son intermédiaire Jacques Oudin et Jacques Lusseyran rencontrent Philippe Viannay le 31 janvier 1943.

Début 1943, 35 membres des volontaires de la Liberté rejoignent le mouvement Défense de la France. Bien que numériquement faible, cet apport est fondamental pour Défense de la France car il s’agit là de militants dynamiques qui vont se livrer à un recrutement efficace pour le mouvement (1). Jacques Oudin et Jacques Lusseyran intègrent alors le comité directeur de DF et s’occupent exclusivement du développement de la diffusion du journal notamment en province.

 

La distribution en plein jour du journal Défense de la France le 14 juillet 1943

Pour le 14 juillet 1943, un numéro spécial est édité, fêtant le double anniversaire du journal né le 14 juillet 1941, et celui de la République. Le journal est diffusé en plein jour dans les rues de Paris et dans le métro par des équipes bien souvent protégées par des groupes francs. Jacques Oudin organise et prend part à cette action spectaculaire. Il est arrêté, mais réussit à convaincre les policiers de le relâcher en faisant appel à leur patriotisme.

 

Le coup dur du 20 juillet 1943

Mais le 20 juillet 1943, c’est le drame. Informée par un agent double, Émile Marongin, des activités du mouvement Défense de la France et notamment de certains lieux d’impression et de dépôt du journal, la Gestapo de la rue Lauriston entreprend une série d’arrestations à Paris et en province. Ainsi, la librairie tenue par Madame Wagner Au vœu de Louis XIII, 68 rue Bonaparte à Paris (VIe), est une plaque tournante où les membres du mouvement viennent chercher des journaux et des cartes d’identité. Bien identifiée comme un point névralgique, le 20 juillet 1943, la Gestapo y monte une souricière pour arrêter des membres de Défense de la France.

Au total, 50 membres de Défense de la France sont arrêtés lors de ce coup de filet dont Geneviève de Gaulle et son ami Jacques Lusseyran. Jacques Oudin prévenu, ne tombe pas dans le piège et parvient à éviter une troisième  arrestation. Il reste non loin de la rue Bonaparte et alerte d’autres camarades qui se rendaient à cette librairie les sauvant d’une arrestation certaine.

Jacques Oudin participe au sauvetage et au déménagement des différents imprimeries clandestines de DF notamment celle située au 161 rue de Sèvres à Paris. Deux voyages sont nécessaires et il manque de se faire arrêter par la police et ne doit son salut qu’à sa hardiesse : il saute par la fenêtre pour échapper à l’arrestation.

Il remonte dans un temps record l’ensemble des réseaux de diffusion de Défense de la France qui avaient été atteints par l’opération de répression du 20 juillet 1943.

 

Son arrestation

Les Allemands n’étant pas parvenu à arrêter Jacques Oudin décident de faire pression sur lui, en arrêtant des membres de sa famillle : ses parents et sa jeune sœur Christiane âgé de 16 ans. Traqué, Jacques Oudin décide malgré tout de poursuivre la lutte, changeant presque quotidiennement de domicile.

Fin octobre 1943, Jacques ne s’est toujours pas manifesté auprès de sa famille et la Gestapo finit par relâcher ses parents. Mais il ne reparait toujours pas parmi les siens.

Finalement, il est arrêté le 30 janvier 1944 à 21h au Métro Convention. Il est torturé, mais ne parle pas. Il va même jusqu’à tenter de se suicider pour ne pas céder sous la torture. Devant son silence, les Allemands décident de le déporter.

(1)Entre la fin de l’année 1941 et le début de l’année 1943, les effectifs du mouvement DF relativement modeste au regard d’autres organisations, n’en ont pas moins été multipliés par 10, passant d’une soixantaine à environ 700. Au cours de l’été 1943, les effectifs approchent 2 000 membres.

 

Déporté

Transféré à la prison de Blois pour les besoins de l’enquête de police, il est ensuite envoyé à Fresnes puis au camp de rassemblement de Compiègne dans l’Oise. Au Frontstalag 122, il est enregistré avec le numéro 29832. Le 27 avril 1944, il est déporté dans l’un des rares convois de prisonniers politiques parti de France à rejoindre le camp d’Auschwitz en Pologne. Le « convoi des tatoués » y est immatriculé trois jours plus tard. Jacques Oudin devient alors le matricule 186155 ; numéro qui lui est tatoué sur le bras gauche. Le 12 mai, avec un grand nombre de ses camarades français, il est transféré à Buchenwald où il reste pour la quarantaine avant de rejoindre le 13 juin, le Kommando de Dora dans le Harz. Il garde le matricule reçu à Buchenwald, le 52466. Le 11 août 1944, il est affecté à Ellrich-Juliushütte où il reste jusqu’à l’évacuation. Le 5 avril 1945, il embarque dans le troisième convoi à quitter le camp avec près de 2 000 hommes et qui aboutira le 16, au camp de Sachsenhausen près de Berlin. Jean Guardo (41313), présent dans le même wagon que Jacques Oudin informera son père de sa mort à ses côtés, le 8 avril, vers 23h à Buchhorst, dans le Mecklembourg. 

Selon Pierre Segelle (89628), le corps de Jacques Oudin a été enterré au bout des voies de triage de la gare de Salzwedel. Au total, 244 corps de différentes nationalités sont inhumés dans cette fosse commune. Avec Jacques Oudin, se trouvait également Raymond Croland (77052).

En 1946, Jacques Oudin est décoré à titre posthume de la médaille de la Résistance, de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre.

 

Dans les pas de Jacques Oudin : le convoi d’évacuation Ellrich – Heinkel (5 – 16 avril 1945)

À la demande la famille du résistant Jacques Oudin, matricule 52466, membre du bureau directeur du réseau Défense de la France, des recherches ont été entreprises pour tenter de comprendre les circonstances de sa mort et la localisation de sa dernière sépulture. En collaboration avec les historiens du Gedenkstätte Mittelbau-Dora, Andreas Froese et Sebastian Hammer, du directeur du musée de la ville de Salzwedel, Ulrich Kalmbach, de nouvelles recherches ont pu être menées notamment par recoupement systématique des dossiers et archives des déportés ayant emprunté le même parcours que Jacques Oudin. En outre, le travail de développement numérique et notamment le processus de cartographie des parcours des 9 000 déportés de Dora mis au point par Jean-Michel Dozier permettent de mieux comprendre les événements.

Déporté dans le « convoi des tatoués » vers Auschwitz en avril 1944, Jacques Oudin a ensuite été envoyé à Buchenwald, puis à Dora le 13 juin 1944 et en fin au Kommando d’Ellrich le 11 août 1944.

Après 237 jours dans ce camp, il embarque dans le dernier convoi parti de la gare d’Ellrich le 5 avril 1945 et arrivé le 16 au Kommando Heinkel du KL Sachsenhausen près de Berlin. Comprenant près de 3 000 hommes, le transport est composé principalement des malades et des médecins détenus resté à Ellrich. Comme pour les convois partis la veille, la destination initiale est le camp de Neuengamme, près d’Hambourg mais aucun des convois n’atteindra la destination. 

Officiellement, Jaques Oudin a été déclaré décédé le 8 avril 1945 à Buchhorst au cours de ce transport. L’information provient du témoignage de Jean Guardo (41313) qui était dans le même wagon. Il apparait cependant qu’aucun décédé n’a été descendu du train et comme le confirme les témoignages, les morts sont regroupés dans un wagon dédié.

Par recoupement des données et notamment en établissant une liste des déportés d’Ellrich enregistrés au camp de Sachsenhausen / Kommando Heinkel le 16 avril 1945, les témoignages des survivants apportent des éléments sur le parcours du train. On retrouve une liste des gares traversées dans le livre d’André Sellier, p.338 et suivantes.

Selon ces données, le départ est donné le 5 avril en fin d’après midi avec les derniers détenus d’Ellrich, notamment ceux présentes au Revier, malades et personnels. Le convoi précède de peu le dernier train parti de Dora le même jour et qui finira par arriver le 14 avril au camp de Ravensbrück, près de Berlin. Le trajet connu par le récit de 3 Belges et d’Albert Besançon : le train transite d’abord par Osterode, Seesen, Salzgitter, Brunswick (comme les convois précédents arrivés à Bergen-Belsen). Puis, Helmstedt, Oebisfelde, Buchhorst (8-9 avril), Gifhorn, Wittingen et Uelzen. Comme il est impossible de traverser l’Elbe, ordre est donné de rejoindre le camp de Sachsenhausen, près de Berlin. Le train rejoint alors la ville de Salzwedel. Probablement pour ne pas perdre de temps, les SS du convoi ordonnent que les corps des décédés soient regroupés dans un wagon spécifique. En gare de Salzwedel, la situation est critique. Le commandant du transport choisit un espace près de la voie ferrée où est construite une voie de dégagement permettant au train de stationner sans obstruer la voie principale. Des détenus, notamment les médecins comme Max Oesch et Emilio Rosel-Saez sont désignés pour creuser une fosse. Selon un agent de la ville présent, 244 corps sont extraits du train et enterrés sommairement dans cette fosse sans possibilité d’identification.

Selon nos recherches, au moins 7 déportés de France reposent dans cette fosse à Salzwedel. Il s’agit de CALVET Fernand, Gabriel (44767), CROLAND Raymond (77052), DE COLOMBEL Ivan (77040), GOURC Marcel (21916), GUELET Louis (43829), LEGAY Roger (52393), OUDIN Jacques (52466), RINGOT Kléber (113735) et VINCENT Marius (51973).

L’opération terminée, le train reprend sa progression et rejoint Dömitz, Ludwigslust, Wittenberge, Nauen, l13 avril où le convoi est bombardé. À Neustadt, une nouvelle fosse est creusée près de la voie à hauteur de Segeletz dans laquelle 186 nouveaux décédés sont inhumés. Puis le train repasse par Nauen et Neustadt pour finalement atteindre Heinkel le 16 avril. Il aura fallu 10 jours et 11 nuits pour faire seulement 215 km ! Une nouvelle fosse est creusée à l’arrivée pour les derniers morts du train. Il s’agit probablement du plus meurtrier des convois d’évacuation partis depuis le complexe de Mittelbau-Dora. Pour mesurer les conditions particulièrement inhumaines subies par les déportés, il faut notamment lire le témoignage d’Etienne Lafond-Masurel écrit dès juin 1945 et publié sous le titre « Survie ».

Grace au logiciel cartographique développé par Jean-Michel Dozier, on peut établir aujourd’hui que ce véritable train de la mort a parcouru en réalité plus de 720 km !


Frantz Malassis, Laurent Thiery

-SHD-Caen dossier 21p522061

-© Arolsen Archives, 2021

-documents familiaux Jacques Oudin - souvenir d'un résistant deporté (jacques-oudin-resistant.fr)

-Archives nationales, série F7. 

-Bds Dora, Jean-Michel Dozier

-Livre des 9 000 déportés de France au camp de Mittelbau-Dora, Cherche-Midi, 2020