Situation des prisonniers, déportés et réfugiés vue par le ministère, premier trimestre 1945

Légende :

Note à l'attention des officiers interrogateurs du centre d'accueil de la Madrague à Marseille, 1er trimestre 1945, 8 pages.

Type : note administrative

Producteur : MUREL PACA

Source : © Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 77 W 60 Droits réservés

Lieu : France - Provence-Alpes-Côte-d'Azur - Bouches-du-Rhône - Marseille

Ajouter au bloc-notes

Analyse média

Cette note est produite par les services du ministère des prisonniers, déportés et réfugiés. Elle a pour but de préparer les officiers qui recevront les rapatriés au centre d'accueil de la Madrague à Marseille (BdRh)(voir contexte historique).

            -Estimation problématique des rapatriements à opérer 

Les chiffres proposés en introduction montrent l'ampleur des rapatriements envisageables par la France. L'estimation des prisonniers de guerre et des prisonniers transformés est exacte. Les prisonniers de guerre sont détenus dans des stalags et des oflags bien localisés. Ils ont correspondu avec leur famille et reçu des colis pendant la guerre.

Les prisonniers transformés ont accepté plus ou moins volontairement de devenir des travailleurs civils en Allemagne. Ils ne sont plus protégés par les conventions de Genève qui interdisent de fairetravailler les prisonniers de guerre.  Ils deviennent une main d'œuvre corvéable et sous-payée pour le Reich. Ils sont regroupés en principe dans des camps de travailleurs. Leur nombre est évalué entre 225 000 et 210 000.

Pour les déportés du travail (Relève et STO), l’historienne Annette Wieviorka propose un chiffre plus élevé : 730 000. En revanche les autres groupes sont surévalués. 30 000 Lorrains et plus de 100 000 Alsaciens ont été enrôlés dans l'armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. 40 000 sont morts ou portés disparus.

C'est surtout le nombre de déportés politiques et « raciaux », c'est-à-dire juifs qui ne correspond pas à la réalité. Serge Klarsfeld a montré que 76 000 juifs avaient été déportés de France. 3 000 reviendront. Les études des historiens ont arrêté le nombre de déportés non juifs à environ 60 000. On est donc loin des 600 000 attendus. Cet écart s'explique par la méconnaissance du génocide juif et des conditions de détention dans les camps de concentration. Il a une conséquence : les déportés résistants et encore plus les déportés juifs seront minoritaires parmi les rapatriés. Il leur sera d'autant plus difficile de faire comprendre ce qu'ils ont vécu.

L'analyse de la situation des prisonniers de guerre montre que le ministère se trouve en terrain solide. Il y a une incertitude due au fait que le gouvernement de Vichy par l'intermédiaire de son ambassadeur en Allemagne, Scapini, a tenu à ce que la France et non pas le Comité International de la Croix Rouge (CICR)qui soit protectrice de ses prisonniers.  De ce fait, les nouvelles autorités françaises issues de la Libération doivent négocier avec l'Allemagne et obtenir que les prisonniers français soient protégés par les conventions de Genève et que le CICR puisse avoir accès aux fichiers de prisonniers.

           

            -Situation des déportés

 Le ministre des prisonniers, déportés et réfugiés, Henri Frenay (orthographié Fresney dans le texte), tient à ce qu'aucune distinction ne soit faite entre les requis du STO et les déportés politiques et raciaux. Les requis du STO et les prisonniers de guerre sont des électeurs à prendre en considération. Le maréchal Pétain a choyé dans ses discours les prisonniers de guerre et ses services sont allés dans les stalags et oflags faire la propagande de son régime. Henri Frenay reste cohérent avec les publications de la Résistance qui utilisent le terme de « déportés » dès l'instauration du STO (service du travail obligatoire).

Le terme de « déportés raciaux » est utilisé dans les documents internes mais pas dans les lois et décrets définissant les droits des déportés. Il s'agit de rétablir la tradition républicaine qui ne distingue pas en fonction de critère religieux ou ethniques mais cela joue encore contre la reconnaissance du génocide juif.

            Dès que le document aborde les camps les approximations et confusions se multiplient :

                        -confusion entre stalag et camp de concentration : Sagan, situé en Silésie, est le stalag VIII, comme Ludwigsbourg , près de Stuttgart est le Stalag V.

                        -confusion entre les camps et leurs kommandos satellites : Blechhammer et Gleiwitz (Graiwitch) font partie de la nébuleuse d'Auschwitz (Ausswits)

                        -l'appellation indiquée à l'époque n'est pas celle que nous connaissons maintenant : Oranienbourg désigne le camp de Sachsenhausen, Buchenwald a remplacé Weimar.

 

            -Comment dépister les faux déportés et les vrais traîtres ou agents ennemis ?

 

Les questions que les interrogateurs doivent poser sont adaptés aux prisonniers de guerre mais à des années lumières de ce qu'a vécu un rescapé d'Auschwitz. La conclusion montre, encore une fois, que les prisonniers de guerre constituent la norme de référence : « Nous vous demandons d'être pour ces camarades rapatriés non pas le sous-officier ou l'officier qui reçoit au garde-à-vous un homme de troupe, mais le frère, le père qui sont heureux de les accueillir afin qu'ils sentent.. dans les premiers contacts avec les Français de France une chaude et fraternelle affection. »

Que des femmes ou des adolescents qui n'ont pas eu l'expérience de l'institution militaire puissent faire partie des rapatriés ne semble pas effleurer le rédacteur du document.

 

La fin du document en rappelant les buts du ministère, montre la même ignorance de l'état psychologique et physique des déportés.

 

La bonne volonté des concepteurs de l'accueil n'est pas en cause mais leur ignorance de la réalité concentrationnaire et du génocide juif est lourde de conséquences pour l'avenir.

 

Auteure : Sylvie Orsoni


Contexte historique

Cette note est rédigée avant l'entrée en fonction du centre d'accueil de la Madrague situé 309 boulevard de la Madrague près du port commercial de Marseille (B-du-Rh). Il est destiné à recevoir les rapatriés des territoires libérés par l'armée soviétique et entre en fonction en mars 1945.

A cette date la guerre n'est pas terminée. Les camps et stalags sont libérés par les armées alliées au hasard des combats mais très peu le sont par les forces françaises. Les autorités françaises dépendent donc du SHAEF(Supreme HeadquarterAlliedExpeditionnary Forces). L'État-major allié est seul compétent en ce qui concerne l'accès aux camps libérés et le plan de rapatriement. De plus la France n'a pas les moyens suffisants pour rapatrier ses ressortissants. Le ministère n'a pas de visibilité sur le nombre de survivants à rapatrier, sur leur localisation particulièrement difficile en raison de l'évacuation par les Allemands des détenus des camps situés à l'est et surtout sur l'état dans lequel se trouvent les déportés.  L'armée soviétique libère les camps de Ravensbrück, Orianenburg-Sachsenhausen, Gross-Rosen et surtout Auschwitz. Les Soviétiques se montrent peu communicatifs.

Ce qui l'emporte, c'est une vision militaire et sécuritaire des rapatriements.

Pendant la guerre, le génocide des juifs n'est connu que de cercles restreints : dirigeants alliés et résistance juive communiste. Les officiers instructeurs attendent donc essentiellement des hommes adultes qui ont l'expérience de l'armée et sont censés en avoir intégré les vertus : « le prisonnier de guerre doit se reconnaître à son maintien discipliné. En général, il accomplira d'assez bonne grâce toutes les formalités. »

Annette Wieviorka évalue à 8% les déportés politiques et raciaux qui reviennent pour 100 requis du STO et prisonniers de guerre. Leurs traumatismes ne constituent pas la priorité de la Nation d'autant que parmi eux on compte nombre d'étrangers.

 

                                                                                                          

 


Auteure : Sylvie Orsoni

Sources :

 -Fontaine Thomas, Déporter : politiques de déportation et répression en France occupée : 1940-1944. Histoire. Université Panthéon-Sorbonne - Paris I, 2013.

-Mencherini Robert, La Libération et les années tricolores(1944-1947) Midi rouge, ombres et lumières.4. Paris, Syllepse, 2014.

-Wieviorka Annette, Déportation et génocide. Entre la mémoire et l'oubli. Paris, Plon, 2025.

-Wieviorka Olivier, La mémoire désunie. Le souvenir politique des années sombres de la Libération à nos jours. Paris, éditions du Seuil, 2010.