Prisonniers, déportés, rapatriés à surveiller, ministère de la Guerre février 1945

Légende :

Instructions envoyées par le 5e bureau de l'Etat-Major général du ministère de la Guerre aux officiers chargés du contrôle des rapatriés dans les centres d'accueil.

Type : Circulaire administrative

Producteur : MUREL PACA

Source : © Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 77 W 60 Droits réservés

Lieu : France - Ile-de-France - Paris - Paris

Ajouter au bloc-notes

Analyse média

Au sein de l'Etat-major général du ministère de la Guerre, le 5e bureau est chargé du contrôle des personnes qui vont être rapatriées des territoires contrôlés par l'Allemagne (voir contexte historique). Il adresse aux officiers qui seront en poste dans les centres d'accueil une circulaire pour leur indiquer dans quel état d'esprit ils devront travailler.

Ce document se caractérise par :

            sa méconnaissance de l'univers concentrationnaire nazi, du génocide juif et de la situation de ceux que la France va recevoir.

Le nombre de 5 millions de personnes est arbitraire. Si les autorités connaissent le nombre de prisonniers de guerre restant enAllemagne (sur les 1 850 000, la moitié est rentrée pendant la guerre), l'emplacement de Stalags et Oflags, elles ne savent pas combien de travailleurs volontaires ou contraints, combien de déportés sont encore vivants dans les territoires toujours contrôlés par l'Allemagne.

L'énumération des catégories de rapatriés en page deux montre une difficulté à cerner la déportation : « déporté politique...déportés. Déporté racial. ».(voir contexte historique)

La distinction entre prisonnier civil et déporté politique renvoie au fait que résistants et résistantes ont été aussi incarcérés dans des prisons allemandes.  Le terme « déporté racial » ne figure que dans les documents internes. Les textes législatifs définissant la déportation et les droits qui s'y attachent ne retiennent que le terme « déporté politique » qui englobe toutes les déportations résultant de la politique nazie.Aux prisonniers de guerre, catégorie connue et donc rassurante  se juxtapose une  inquiétante nébuleuse de « soi-disant travailleurs et déportés »(p.3 3e paragraphe) ( voire contexte historique)

            l'obsession sécuritaire

L'objectif du texte est de prévenir l'infiltration en France d'individus dangereux pour la sécurité nationale et celle des Alliés. Les officiers instructeurs devront effectuer un « criblage » pour les détecter. Pour cela, ils interrogeront les rapatriés sur leur comportement mais aussi sur celui de leurs compagnons. Le critère est très vague et permet toutes les dénonciations: « ceux d'entre eux dont la présence paraîtrait mal expliquée ou sur ceux dont la conduite donnerait matière à critique ». Aux craintes justifiées, infiltrations de saboteurs, d'espions alors que la guerre se poursuit, se mêlent des fantasmes : « il est connu que la police allemande, pendant l'occupation, s'est fait délivrer … des quantités de cartes d'identité en blanc...il est connu que la police allemande a libéré des prisons françaises des individus condamnés pour espionnage ou trahison... ainsi que des condamnés de droit commun  qui ont été utilisés comme travailleurs...Rien ne peut prouver que l'ennemi ne se servira pas de moyens bactériologiques pour contaminer les populations en mêlant aux rapatriés des porteurs de germes susceptibles de déclencher des épidémies. »

            la volonté de maintenir un contrôle strict des frontières qui sont déclarées fermées.

Les rapatriés devront donc passer par les centres d'accueil qui permettront les contrôles. Le texte évalue à 2 500 000 millions les étrangers qui voudront entrer en France. Il distingue entre ceux qui résidaient en France avant 1930 et les autres. La date n'est pas anodine : elle est antérieure aux arrivées de réfugiésantinazis d'Allemagne, d'Autriche puis de Tchécoslovaquie, de familles juives fuyant l'antisémitisme en Pologne, de républicains espagnols et de membres des brigades internationales.

Ce document montre dans quel esprit les autorités françaises vont accueillir les rapatriés et le décalage qui existe entre leur perception de la déportation et la réalité.

 

                                                                                                                      Auteure : Sylvie Orsoni

 


Contexte historique

Dès le 9 novembre 1943, le Comité français de libération nationale (CFLN) confie au résistant et militaire de carrière Henri Frenay la direction du commissariat aux prisonniers de guerre, aux déportés, puis à partir du 18 novembre, aux réfugiés. Ses attributions couvrentles prisonniers de guerre, les travailleurs « soi-disant volontaires » c'est-à-dire requis du STO, les personnes déplacées, déportées par les autorités d'occupation, les ressortissants non militaires des pays alliés ou neutres se trouvant au moment de leur déportation en France ou dans l'Empire. Le 10 septembre 1945, le commissariat devient ministère. Mais il doit composer avec les impératifs militaires. Le 5e bureau de l'Etat-Major général de la guerre, installé à Alger puis Paris à partir d'août 1944 est chargé des opérations de renseignements, contre-espionnage et également de contrôle des toutes les personnes souhaitant entrer en France.

La circulaire adressée le 10 février 1945 par le 5e bureau de l'Etat-Major marque une inflexion dans la politique d'accueil. Jusque-là la sécurité militaire ne contrôlait que les prisonniers de guerre. A partir de février, elle devra effectuer un contrôle de toutes les personnes entrant en France. L'impératif sécuritaire s'impose au moment où les combats se déroulent en Allemagne et en Europe orientale. Les autorités françaises sont conscientes qu'ils vont provoquer d'immenses mouvements de populations. Il faut éviter l'infiltration d'agents nazis, le retour de Français qui ont trahis(collaborateurs, combattants de la Légion française contre le bolchevisme) mais aussi l'afflux d'étrangers qui voudraient s'installer dorénavant en France. La IIIe République, face à la montée de la xénophobie, avait pris des dispositions à partir de novembre 1938 pour interner dans des camps les étrangers « indésirables ». Le gouvernement du maréchal Pétain avait ajouté une dimension antisémite. Le CFLN puis le gouvernement provisoire de la République française entend maintenir une politique stricte d'accueil. Tous les arrivants doivent être dirigés dans des centres d'accueil où les autorités militaires procéderont aux vérifications les plus précises possibles.

Le ministère Frenay prévoyait le retour de 950 000 prisonniers de guerre, 700 000 travailleurs, 300 000 Alsaciens-Lorrains et 200 000 déportés. Il était possible de situer les prisonniers de guerre et les travailleurs qui correspondaient avec leurs familles. En revanche, on ignorait tout des déportés. Le nom des camps de concentration existant avant la guerre était connu.  Mais l'expansion des camps et la nébuleuse de Kommandos qui leur était rattachée, l'existence des centres de mises à mort destinés aux Juifs situés en Pologne constituent un phénomène impensé. Des informations avaient été diffusées par la presse juive communiste sur Auschwitz mais elles étaient restées circonscrites à un public limité qui avait du mal à croire à la réalité de l'extermination systématique de vieillards, de femmes et d'enfants.

La sécurité militaire tente une classification de ceux qui vont revenir en fonction de leur potentielle dangerosité et des comptes qu'ils pourraient avoir à rendre aux autorités françaises. On comprend que la catégorie « déportés »est la plus suspecte car la plus floue. Les survivants du génocide n'ont pour eux ni l'auréole du résistant, ni le nombre car leurs familles ont disparu. Ils ajouteront à leurs récits qui paraîtront invraisemblables le handicap d'être souvent étrangers et « parce qu'à prononcer [leurs] noms sont difficiles ».


Auteure : Sylvie Orsoni

Sources : 

-Mencherini Robert, La Libération et les années tricolores(1944-1947) Midi rouge, ombres et lumières.4. Paris, Syllepse, 2014.

-Wieviorka Annette, Déportation et génocide. Entre la mémoire et l'oubli. Paris, Plon, 2025.

-Wieviorka Olivier, La mémoire désunie. Le souvenir politique des années sombres de la Libération à nos jours. Paris, éditions du Seuil, 2010.