Renseignements sur l'URSS fournis par les rapatriés du 23 mars 1945
Légende :
Rapport du capitaine Cherpin, sur les rapatriés du navire arrivé à Marseille le 23 mars 1945, 5 pages.
La Marseillaise n° 229 du 27 avril 1945 (page 6)
L’Humanité n° 208 du 14 avril 1945 (page de fin)
Type : Rapport administratif
Producteur : MUREL PACA
Source : © Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 77 W 60 Droits réservés
Lieu : France - Provence-Alpes-Côte-d'Azur - Bouches-du-Rhône - Marseille
Analyse média
Le 29 mars 1945, le capitaine Cherpin adresse à ses supérieurs un rapport sur les enseignements que son service a pu tirer lors des interrogatoires des passagers d'un navire arrivé d'Odessa le 23 mars. Le capitaine Cherpin appartient au 5e Bureau de l'Etat-Major général de la Guerre (voir contexte historique). Il dirige le contrôle militaire au centre d'accueil de la Madrague à Marseille.
Une première partie est consacrée au fonctionnement du protocole mis en place par le ministère pour contrôler les rapatriés. Le navire arrivé le 23 mars est un des premiers à accoster à Marseille en provenance d'Odessa. Il transporte 2 010 personnes. 2 079 passent par les procédures du centre de la Madrague (19 sont dirigés vers les hôpitaux mais 3 peuvent tout de même être interrogées avant). Une constatation se dégage: les procédures mises en place par le ministère doivent être aménagées. L'afflux de rapatriés conjugué au personnel en place(effectifs p.2) ne permet pas d'atteindre dans les délais impartis les objectifs de la sécurité militaire : obtenir des renseignements sur l'Allemagne, l'URSS, le comportement et l'état d'esprit des rapatriés eux-mêmes.
La deuxième partie résume les informations sur ce que les rapatriés ont vécu en Allemagne.
A la lecture du documentil apparaît que les rapatriés sont essentiellement des prisonniers de guerre transformés, c'est-à-dire qu'ils ont accepté de sortir des stalags pour travailler comme travailleurs civils dans des fermes allemandes. Leur état de santé relativement satisfaisant, leur catégorie socio-professionnelle très homogène (agriculteurs) ne correspond pas au profil plus diversifié des déportés. Les renseignements qu'ils fournissent sur l'Allemagne concernent l'agriculture. Le capitaine en fait une synthèse mais espère que les autres arrivées lui fourniront une matière plus intéressante.
La troisième partie fournit à l'officier de la sécurité militaire des récits de première main sur l'armée rouge et l'URSS que les rapatriés ont traversée pour embarquer à Odessa.
L'armée soviétique.
Son fonctionnement a marqué les rapatriés. Ceux-ci distinguent les troupes de choc qui combattent en première ligne et les troupes « régulières ».Le capitaine Cherpin reprend les termes utilisés pour désigner les régiments issus des républiques soviétiques d'Asie centrale : les Mongols. Est-ce l'appartenance ethnique qui fait penser aux rapatriés français que ce ne sont pas des troupes régulières ou leur comportement à l'égard des soldats allemands et des populations civiles? La brutalité des soldats soviétiques qui ont multiplié les viols et les exactions dans les pays qu'ils libéraient et en Allemagne est établie. Elle ne fut pas l'apanage des troupes asiatiques aux « instincts primitifs » On voit ici s'exprimer un racisme très ordinaire. Les troupes régulières sont plutôt accusées de dépouiller tous ceux qu'ils croisent avec également une très grande brutalité. La rencontre entre prisonniers français et troupes soviétiques fut brutale dans un premier temps : les soldats soviétiques craignaient de se trouver en présence de Français qui avaient combattu sous l'uniforme allemand dans les rangs de la LVF et des Allemands de la Volkssturm (milice populaire allemande levée en 1944 pour épauler la Wehrmacht). Le nom du général de Gaulle offrait une meilleure protection qu'une cocarde tricolore. Les exécutions de prisonniers français par les soldats soviétiques dans les proportions rapportées ne sont pas documentées.
Enfin les récits font part de la stupéfaction de voir des femmes faire partie des combattants. Le fait qu'elles soient armées de mitraillettes ou tankistes sidère les Français et constitue une preuve de plus du fonctionnement dérangeant de l'armée rouge. 800 000 femmes servirent dans l'armée soviétique pendant la guerre. Elles furent en particulier des pilotes de chasse et des snippers redoutables.
Le rapport ne dissimule pas que les rapatriés dans leur périple à travers l'Allemagne et la Pologne ne montrent guère plus de scrupules que les Soviétiques: « pendant le trajet en territoire allemand, les hommes purent vivre sur le pays, en territoire polonais ils hésitèrent à prendre aux paysans polonais le peu qui leur restait ».
Le passage sur l'armée soviétique fuita et suscita la colère des journaux communistes (album)
L'URSS
Le capitaine Cherpin est déçu que le séjour en URSS n'ait pas donné lieu à plus d'observations mais ne désespère pas des contingents à venir.
La division politique de la Résistance polonaise partagée entre une résistance communiste alignée sur Moscou et une autre fidèle au gouvernement en exil à Londres n'est pas comprise. Elle explique que certains groupes de partisans polonais combattent les Allemands mais aussi les Russes alors que d'autres sont intégrés dans l'armée rouge.
Le rapport se termine sur une conclusion un peu étonnante dans sa banalité :
-pour obtenir des renseignements les plus riches possibles « avoir avec chacun d'eux[les rapatriés] la conversation bienveillante et sympathique qui constituera pour eux l'un des éléments- psychologiques -de l'accueil. »
-l'illusion que la Mission de rapatriement dispose de grands moyens pour ses services ce qui oblige le contrôle militaire à des résultats rapides et incontestables. La Mission française de rapatriement dépend du ministère des prisonniers, déportés et réfugiés, dirigé par Henri Frenay. La rivalité entre services est une grande constante de l'administration françaises.
Auteure : Sylvie Orsoni
Contexte historique
A Marseille arrivent à partir de mars 1945, les rapatriés de la zone soviétique. La plupart embarquent à Odessa et arrivent par mer. Ils passent par le centre situé 309 boulevard de la Madrague près du port commercial de Marseille.Des bénévoles les prennent en charge et assurent repas, soins médicaux. Mais le gouvernement craint que dans le flot de rapatriés se glissent des collaborateurs français, des saboteurs au service de l'Allemagne alors que la guerre n'est pas terminée, des étrangers qui n'ont pas de titre à demeurer en France. Le 5e bureau de l'Etat-Major dépêche donc des militaires chargés de les débusquer lors d'interrogatoires. Les officiers de la sécurité militaire en poste au centre de la Madrague interrogent les rapatriés sur ce qu'ils ont vécu afin d'en tirer des renseignements sur les individus à sanctionner(collaborateurs, engagés de la LVF, espions allemands, prisonniers ou déportés coupables d'exactions vis-à-vis de leurs camarades de détention etc...), sur les crimes nazis à documenter et sur l'URSS, pays allié mais au régime politique hautement suspect. Ce rapport est le premier et sera complété par d'autres qui confirmeront l'impression laissée par l'armée soviétique. La presse communiste s'insurge violemment contre les récits évoquant les exactions de l'armée rouge.
Auteure : Sylvie Orsoni
Sources :
-Mencherini Robert, La Libération et les années tricolores(1944-1947) Midi rouge, ombres et lumières.4. Paris, Syllepse, 2014.
-Wieviorka Annette, Déportation et génocide. Entre la mémoire et l'oubli. Paris, Plon, 2025.
-Wieviorka Olivier, La mémoire désunie. Le souvenir politique des années sombres de la Libération à nos jours. Paris, éditions du Seuil, 2010.


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