Étrangères ayant épousé des prisonniers français à surveiller, 30 mai 1945

Légende :

Extraits du rapport du capitaine Cherpin, de la sécurité militaire du centre d'accueil de la Madrague, 30 mai 1945, pages 2 et 3 (1 page).

Rapport de quinzaine du Capitaine CHERPIN de l’unité de contrôle du rapatriement de Marseille Page 1 à 4 bis (5 pages)

(c) AD Bouches du Rhône 77 W 60

Type : Rapport

Producteur : MUREL PACA

Source : © Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 77 W 60 Droits réservés

Lieu : France - Provence-Alpes-Côte-d'Azur - Bouches-du-Rhône - Marseille

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Analyse média

Le capitaine Cherpin consacre une partie du rapport de quinzaine qu'il adresse au général commandant la XVe région au cas de femmes étrangères ayant épousé des prisonniers français en particulier des militaires.

Il se montre très réservé sur la légalité de ces mariages contractées en Hongrie:(voir contexte historique) :

            -emploi du conditionnel et insistance sur la date très récente de ces unions «français qu'ellesauraient épousé récemment »

            - répugnance à employer le terme de « mari »(une seule fois) ou d'époux(aucun emploi).

            -«Compagnons, libérateurs » suggèrent une relation de concubinage et de séduction plus qu'une union légitime.

            -ces femmes arrivent seules. Leur mari français ne peut donc pas prouver leur bonne foi.

Le capitaine Cherpin essaie de faire le point sur la situation juridique de ces femmes.

Il y a une contradiction entre les préconisations du ministère des prisonniers, déportés, rapatriés qui les a autorisées à suivre librement leur mari et le Ministère des affaires étrangères qui ne reconnaît pas les mariages contractés en Hongrie.Il n'était pas possible aux Français de fournir les documents leur permettant de se marier(acte de naissance par exemple). Il n'y avait plus de représentation diplomatique française en Hongrie depuis le 5 décembre 1944.

Les conditions d'embarquement à Odessa où elles semblent avoir voulu échapper aux Soviétiques et le secours que les prisonniers de guerre français évadés ont trouvé en Hongrie jouent plutôt en leur faveur

En conséquence, le capitaine Cherpin considère que les assigner à résidence dans un centre d'hébergement est la solution correspondant à cet esprit bienveillant et libéral mais constate qu'en réalité elles « furent conduites au camp d'internement du Brébant ».Le Brébant  est  situé dans le 4e arrondissement de Marseille. Il servit de centre de triage ou criblage à partir du 7 octobre 1940. Des républicains espagnols mais aussi des Juifs y furent retenus. Les conditions de vie sont analogues à celles de tous les centres d'internement : insuffisance criante des installations sanitaires, promiscuité. Il serait étonnant que la situation se soit améliorée pendant la guerre.

Le capitaine Cherpin déplore le laxisme de la police qui permet aux interné-e-s de sortir facilement du Brébant. Sa volonté de contrôler strictement les entrées des étrangers en France est manifeste.

 

 


                                   Auteure : Sylvie Orsoni

Contexte historique

Des prisonniers de guerre français s'évadent et gagnent la Hongrie à partir de 1941. Ils reçoivent un accueil chaleureux et peuvent s'insérer dans la population. En 1943, 800 prisonniers évadés seraient présents sur le sol hongrois. A partir de mars 1944, les forces allemandes occupent la Hongrie pour empêcher que le gouvernement ne signe une paix séparée avec les Alliés. La situation des prisonniers de guerre français devient plus difficile mais la solidarité de la population demeure. Des mariages ont lieu.  Une amicale se crée immédiatement après la guerre et exprimera sa solidarité avec des Hongrois prisonniers de guerre en France. Pour les Soviétiques, la Hongrie, alliée de l'Axe depuis 1940, est un pays ennemi. Le départ de ressortissantes hongroises par un port soviétique est donc difficile. L'arrivée à Marseille se heurte aux dispositifs de contrôle mis en place par le gouvernement français et confiés à la sécurité militaire.

Le capitaine Cherpin dirige le 5e Bureau installé au centre d'accueil de la Madrague à Marseille.  Le 5e bureau de l'Etat-Major général de la guerre, installé à Alger puis Paris à partir d'août 1944 est chargé des opérations de renseignements, contre-espionnage et également de contrôle des toutes les personnes souhaitant entrer en France. Tous les rapatriés arrivant à Marseille doivent en théorie être examinés par les interrogateurs du 5e Bureau. Les éléments suspects sont internés. Le 5e Bureau a une vision sécuritaire et militaire des rapatriements. L'aspect humanitaire n'intervient que très secondairement.

 

 


  Auteure : Sylvie Orsoni

Sources :

-Mencherini Robert, La Libération et les années tricolores(1944-1947) Midi rouge, ombres et lumières.4. Paris, Syllepse, 2014.

-Wieviorka Annette, Déportation et génocide. Entre la mémoire et l'oubli. Paris, Plon, 2025.

-Wieviorka Olivier, La mémoire désunie. Le souvenir politique des années sombres de la Libération à nos jours. Paris, éditions du Seuil, 2010.