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Espagnols de France, luttez pour la libération de l'Espagne, Union Nationale Espagnole,septembre-octobre 1944

Légende :

Appel de l'Union Nationale Espagnole (UNE) aux Espagnols vivant en France pour libérer leur pays de la dictature franquiste, septembre-octobre 1944. Original en Espagnol et traduction.

Genre : Image

Type : Tract

Producteur : MUREL PACA

Source : © archives privées de l'ANACR Bouches-du-Rhône Droits réservés

Date document : septembre -octobre 1944

Lieu : France - Provence-Alpes-Côte-d'Azur - Bouches-du-Rhône - Marseille

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Analyse média

Après la guerre, d'anciens résistants marseillais, souvent communistes, fondent une antenne locale de l'Association Nationale des Anciens Combattants de la Résistance(ANACR) qui conserve dans ses archives de nombreux documents provenant des organisations liées au parti communiste français.

Ce document est un tract émanant des représentants à Marseille de l'Union Nationale Espagnole (UNE) créée par le parti communiste espagnol(voir contexte historique). La typographie permet de voir qu'il a été tapé sur une machine française. Sa provenance, archives de l'ANACR, ainsi que la syntaxe, permettent d'émettre l'hypothèse que ce sont des militants non hispanophones, qui ont réalisé l'impression du document. Le document est postérieur à la libération de Marseille(29 août 1944) puisqu'une adresse est indiquée en fin de document : 3 rue Alfieri (actuelle rue Fernand Pauriol dans le 5e arrondissement de Marseille). Il est destiné à préparer la « reconquête » de l'Espagne qui se concrétisera par la désastreuse expédition du Val d'Aran (19-29 octobre 1944)

 

Dès les premières lignes, le texte rappelle que les Républicains espagnols ont pris toute leur part aux combats de la Résistance et de la Libération. La Résistance française est présentée comme un modèle d'union au-delà des divergences politiques. Le document mêle des organisations réelles, FTPF, Milices patriotiques, FFI et le « Mouvement de Résistance » qui renvoie aux différentes organisations de la Résistance française. Méconnaissance de la réalité de la Résistance française ou volonté de rendre le modèle français plus exemplaire par sa capacité de rassemblement ? Utiliser l'union de toutes les forces de la Résistance française dans les FFI pour l'action armée et dans le CNR pour l'action politique correspond à l'objectif du document : rallier tous les opposants au franquisme, catholiques inclus, sous la bannière de l'UNE. 

Dans le programme proposé, l'UNE, émanation du Parti communiste espagnol(PCE),se garde de toute mesure qui marquerait une orientation marxiste ou révolutionnaire. L'accent est mis sur l'instauration d'un régime démocratique. Les mesures sociales, Pain et travail, sont suffisamment vagues pour n'effrayer personne. Si une épuration frappe les membres de la Phalange, la promesse d'une amnistie évacue les atrocités de la guerre civile dont les deux camps n'ont pas été avares.

Le document se termine par un appel à s'engager dans l'UNE. La page de la lutte en France est en train de se tourner. L'heure est à la mobilisation pour la « reconquête » de l'Espagne.

Ce texte en rupture totale avec la violence des affrontements politiques qui ont déchiré l'Espagne avant et pendant la guerre civile veut persuader que le Parti communiste espagnol a tiré les leçons de la défaite. Reste à en convaincre les Espagnols.

 

 


Sylvie Orsoni

Contexte historique

Les Républicains espagnols et les anciens membres des Brigades internationales s'engagent précocement dans la Résistance qui prolonge pour eux le combat contre le fascisme.   Ils fournissent des cadres à la lutte clandestine grâce à leur expérience militaire. Ils sont présents dans tous les maquis, dans la lutte urbaine comme dans la 9e compagnie, la Nueve, commandée par le capitaine Dronne et le lieutenant Amado Granell. La Nueveconstitue l'avant-garde de la 2e DB et entre dans Paris au soir du 24 août 1944. Les résistants espagnols participent également aux filières d'exfiltration et de sauvetage d'aviateurs alliés en leur faisant franchir clandestinement les Pyrénées. A Marseille et dans la région, les militants des différentes tendances de la République espagnole participent aux actions de résistance tout en ayant pour objectif final la chute du franquisme.

Après l'attaque de l'URSS par l'Allemagne en juin 1941, les dirigeants du Parti Communiste Espagnol en France décident de créer l'Union Nationale pour la liberté et l'indépendance de l'Espagne (UNE).  Ils s'inspirent de l'initiative du Parti communiste français qui, en mai 1941, lance le Front national pour l'indépendance de la France. L'UNE se propose de regrouper tous les opposants au franquisme, des royalistes et catholiques jusqu'aux anarchistes et d'être ainsi la formation dominante dans la future Espagne libérée. L'UNE fait paraître un journal clandestin Reconquista de Espana. Dans la région marseillaise, le PCE est représenté par Jesus Monzon (1910-1973), ancien gouverneur civil d'Alicante.  Il dirige de fait le PCE en France, les dirigeants du parti se partageant entre le Mexique et l'URSS.

En 1942, le PCE crée le 14e corps de guérilleros (en référence au régiment qui défendit Madrid). Au début de 1944, le 14e corps est présent dans trente et un départements du sud de la France. Le PCE tient à garder l'autonomie de ses structures militaires car la libération de la France n'est pas une fin en soi mais la condition pour engager la « reconquête » de l'Espagne. Le 14e corps, devenu le Groupement de GuérillerosEspagnols(AGE), est représenté directement auprès de l'État-Major FFI. Cette volonté d'indépendance est critiquée par le PCF et la MOI, créée par le PCF au début des années 1930 afin d'encadrer les travailleurs immigrés et d'empêcher que des partis communistes en exil en France mènent une politique autonome.

 

L'UNE ne peut dissimuler qu'elle est dominée par le PCE. L'AGE intègre bien des socialistes, quelques trotskystes et anarchistes mais les divisions du camp républicain perdurent dans l'exil et se manifestent parfois avec violence.

 

Les tentatives de poursuivre la lutte en Espagne que ce soit dans les villes ou les maquis se heurtent à la répression très efficace de la Guardia civil. En octobre 1944, Jesus Monzon, retourné en Espagne en 1943 pour y organiser la lutte, met sur pied l'expédition du Val d'Aran malgré les avis très réservés de combattants de l'AGE. 4 000 hommes venus de France traversent le Val d'Aran et tentent de s'emparer de Lerida. L'opération dure du 19 au 28 octobre et se solde par 200 morts, 800 prisonniers. Jesus Monzon est rendu   responsable de l'échec par la direction du PCE qui décide de reprendre le contrôle du parti en France et procède à une épuration interne des « monzonistes ».

La tentative de créer un front commun de tous les opposants au franquisme n'a que peu d'effet sur la situation espagnole. L'UNE est dissoute le 25 juin 1945 quand il apparaît que les Alliés n'aideront pas à la « reconquête » de l'Espagne.

 


Sylvie Orsoni

 Sources

Armand-Dreyfus Geneviève, Les Oubliés, in Histoire et Migrations, n° 1148, novembre 1991, pp.36-44.

Beevor Antony, La guerre d'Espagne, Paris, Clamann-Lévy, 2006 .

Mencherini Robert, Résistance et Occupation (1940-1944). Midi Rouge, ombres et lumières, tome 3. Paris, Syllepse, 2011.