Hommage aux soldats et partisans juifs d'URSS, UnzerWort, (Notre Parole)
Légende :
Numéro 66 d'UnzerWort, journal de la section yiddishophone de la MOI (Main-d'oeuvre immigrée), 1 novembre 1943
Genre : Image
Type : Journal en yiddish de la MOI
Producteur : MUREL PACA
Source : © Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 329 J 3 Droits réservés
Lieu : France - Provence-Alpes-Côte-d'Azur - Bouches-du-Rhône - Marseille
Analyse média
Pendant la guerre, la section juive de la Main d'œuvre immigrée (MOI) marseillaise reçoit de la direction nationale les carbones des journaux à diffuser. Une imprimerie clandestin produit les tracts et journaux des organisations liées à la MOI.La section juive de la MOI utilise dans ses publications le français(Notre Parole) ou le yiddish(UnzerWort) selon le lectorat.
Le document provient des archives privées de l'association des Amis du groupe Marat, fondée par d'anciens membres de la MOI de Marseille. Le sous-titre annonce l'orientation politique du journal : « organe des Juifs communistes en France ».
Le numéro 66, paru à l'occasion du 26e anniversaire de la Révolution d'octobre est un hommage aux soldats et partisans juifs d'URSS.
Dans un style très lyrique, le rédacteur défend la ligne générale de la publication communiste :
- l'URSS est le meilleur rempart pour les Juifs contre le racisme et l'antisémitisme, elle reconnaît leur existence en tant que nation et l'égalité avec les autres peuples d'URSS.
- L'Armée rouge est victorieuse et sauve l'humanité tout entière.
-Les Juifs, qu'ils soient en URSS ou en France, se battent avec héroïsme. C'est pour eux la seule façon de mettre un terme à leur extermination qui est rappelée en des termes sans ambiguïté. Ils méritent la pleine reconnaissance de leur bravoure et l'obtiennent en URSS.
L'article rend hommage aux militants de la MOI parisienne :
-MouniéNadler, ancien rédacteur deDie Naïe Presse, organe yiddishophone de la section juive de la MOI, interdit en septembre 1939 et remplacé dans la clandestinité par UnzerWort. Arrêté le 30 avril 1942 MouniéNadler est fusillé au Mont Valérien au printemps 1942,
-à des combattants du 2e détachement des FTP-MOI de Paris, Hersh Zimmerman et Saul(Solik) Bot tués le 23 avril 1943 en préparant des bombes, Elie Wallach arrêté avec Léon Pakin, chef militaire du 2e détachement des FTP-MOI parisiens, le 29 juin 1942. Les deux hommes sont fusillés le 27 juillet 1942 au mont Valérien.Baruch Lerner, responsable des dépôts d'armes et de la fabrication d'explosifs, arrêté le 20 septembre 1943 par la 2e brigade spéciale de la police parisienne(BS2) avec Markus (pseudonyme de Mayer List), qui a succédé à Léon Pakin à la tête du 2e détachement. Ils sont tous deux fusillés au mont Valérien le 1 octobre 1943 avec d'autres membres du 2e détachement des FTP-MOI. Deux femmes figurent à la fin de la liste. Hélène Kro, membre du 2e détachement, préfère se jeter par la fenêtre alors que la police perquisitionne son appartement et Syma(Simone) Schloss, agent de liaison d'un responsable de l'organisation spéciale, condamnée à mort le 17 avril 1942 et guillotinée à la prison de Cologne le 17 juillet de la même année.Marcel(Mandel) Langer, un des fondateurs des FTP-MOI de Toulouse, condamné à mort et guillotiné le 23 juillet 1943 est inclus dans l'hommage.
En deuxième page, des articles plus brefs reprennent les mêmes thèmes. Dans la colonne de gauche, le journal tient à montrer que les mérites des combattants juifs sont reconnus. Dans la colonne de droite, l'article sur l'engagement de Moïshe B. reprend une constante de la presse juive communiste : présenter au lecteur un récit édifiant à vertus pédagogiques qui vise à l'inciter à la résistance.
Traduction :
NOTRE PAROLE
numéro 66 organe des Juifs communistes en France 1er nov. 1943
Pour le 26e anniversaire de la Révolution d'octobre un salut chaleureux et de combat des Juifs de France à l'Union rouge[Union soviétique]
Aux Juifs de l'armée rouge, aux Partisans juifs
Le monde entier est plein d'admiration pour les glorieuses victoires de l'armée rouge qui chasse comme un ouragan les sanglants fascistes du territoire soviétique. Le soldat de l'armée rouge est le héros de notre temps. L'humanité lui sera redevable de sa libération des sombres bandes hitlériennes qui marquent leur chemin en versant le sang de milliers d'innocents parmi lesquels, nous Juifs, sommes au premier rang.
Un sentiment d'orgueil emplit nos cœurs quand nous entendons les actes héroïques dont nos frères font preuve sur tous les champs de bataille de votre grande Union. Voici les sections d'aviateurs, les marins, les brigades de tanks et les partisans, et partout, toujours, se distinguent les Juifs. Soldats et commandants, vous ne défendez pas seulement le pays qui a donné à notre peuple l'entière liberté nationale et sociale, [qui nous a] libéré de l'antisémitisme et du racisme toujours grandissants. Vous défendez et combattez en même temps pour l'avenir des Juifs. [En tant que] peuple, pour son existence, son droit à être un peuple égal aux autres peuples, libres de vivre dans le monde libéré du fascisme.
Votre combat, votre bravoure sont pour les Juifs de France une inépuisable source de courage, d'espoir, d'héroïsme. Déjà trois ans que le sanglant bandit se déchaîne sur les Juifs de France. Sur 100 000 Juifs, hommes, femmes et enfants, plane la menace d'une sanglante déportation dans les camps de la mort de Pologne- où par centaines ils sont tous exécutés. Le Juif n'a plus aucun droit à respirer, l'occupant veut l'exterminer complètement.
Mais la barbarie sauvage ne nous a pas englouti, [elle] a fait croître dans nos cœurs un désir incommensurable de vengeance pour les souffrances, la douleur d'innombrables et innocentes victimes. Des centaines de Juifs se sont dressés pour le combat et ont pris les armes. L'appel du premier grand meeting antifasciste à Moscou « Chaque Juif un partisan » a été entendu. A partir delà, le nombre incalculable de Juifs dans l'armée patriotique et les détachements de partisans augmente sans arrêt. Pour le combat libérateur de la France sont inscrits les noms de dizaines de Juifs. Combattants et partisans comme le poète Mounié Adler, Hersch Zimmerman, Solik Bot, Léon Pakin, Elie Wallach, Mandel Langer, MoïsheFeld, Maurice Feferman, Lucien Engel, Markus, Baruch Lerner, ChaïjaKro, Sima Schloss etc... Encouragés par votre exemple admirable, votre héroïsme,votre désir de vengeance,[fidèles à] la tradition de combat de notre peuple, pénétrés de patriotisme envers la France, se dressent des milliers de Juifs aux côtés du peuple français pour une insurrection nationale qui libérera la terre de la barbarie nazie et garantira à tous nos frères liberté et égalité.
Vous célébrez aujourd'hui le grand anniversaire de la Révolution d'octobre avec bravoure et sur les champs de bataille, vous balayez l'ennemi d'un fer incandescent comme l'a dit le poète et colonel de l'armée rouge ItsikFefer. Chers frères, fiers combattants, héros glorieux, notre salut chaleureux et le souhait que l'anniversaire de la révolution d'octobre soit célébré à travers une Union soviétique libérée et une humanité délivrée …
(page deux)
...où notre peuple martyr aura une existence nationale assurée, libéré du péril de Pharaon et de l'extermination.
Les combattants juifs de France prennent l'engagement d'amplifier leur combat contre les bandits hitlériens, de contribuer au combat pour la libération de la France de toute oppression. Ils appellent à l'ouverture d'un second front.
Que vive l'Union soviétique qui, la première, a donné aux Juifs une existence plus heureuse.
Que vive l'armée rouge qui sauve l'humanité de la peste nazie permettant aux Juifs de vivre. [Que vivent les]Combattants dans les armées de l'Union soviétique, de l'Angleterre, de l'Amérique et les partisans de tous les pays occupés.Que vive une France libérée et indépendante.
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Les Juifs de l'armée rouge au tableau d'honneur. Le maréchal Staline a porté au grade de général 7 Juifs, les officiers Anatoli Broïdes, ItsikVinowitch, SchmulDavidovitch, Alexander Slavin, EinrikKlatskin,MichelGourevitch et YakovKurieki. Quelques jours auparavant, 10 autres Juifs avaient été nommés général. Des dizaines de Juifs de l'armée rouge ont également reçu des décorations pour leur mort héroïque augmentant par conséquent le nombre de Juifs décorés qui atteint 30% alors qu'ils sont 10% [dans l'armée] et 2% dans la population. Les combattants juifs ont obtenu par leur héroïsme une place d'honneur dans l'armée rouge. Ils donnent à tous les Juifs le plus noble exemple de détermination et d'héroïsme dans le combat contre notre sanguinaire ennemi. Le front allemand sud vers un deuxième Stalingrad L'armée rouge poursuit impitoyablement les Allemands sur tout le front sud vers Zaporojié et Melitopol et maintenant à la foisvers Dniepropetrovsk et Dnieprodzerzynsk. Dans le coude du Dniepr, elle a atteint Krivoï Rog et elle continue sa poursuite bousculant les Allemands dans un grand mouvement d'encerclement. La puissance offensive de l'armée rouge est tellement rapide que les Allemands ne parviennent pas à reprendre le dessus. La ligne ferroviaire Donetsk-Nikolaïev est atteinte, la Crimée est en vue. Le front allemand méridional tout entier apparaît par cet encerclement comme un deuxième Stalingrad. |
Les partisans juifs en Union soviétique portent un coup de fouet remarquable aux nazis. Le correspondant de « Davaï » à Moscou envoie un télégramme spécial à son journal consacré aux Juifs héroïques. Le jeune Moïshe B., partisan, est arrivé à Moscou après deux ans d'un héroïque et inlassable combat. Et là, reconnu pour sa bravoure héroïque, il a été décoré « héros du combat patriotique ». Moïshe B. est devenu partisan dans les circonstances suivantes : le 28 juillet 1941, 2000 Juifs vivaient à Legoïsk , parmi lesquels sa sœur Hannah et ses deux petits enfants. Ils sont conduits à la hâte derrière la ville, où des fosses avaient été préparées, pour y être massacrés. Quand les bandits nazis ont commencé à les tuer, Moïshe B. a crié « Juifs, défendez-vous ! »Une centaine de Juifs avec B. à leur tête se sont alors jetés sur les nazis et en ont tué le plus grand nombre avec leurs propres armes. A partir de ce jour, Moïshe B. est devenu un partisan et a commencé son combat contre les bandits nazis, chaque heure, chaque minute de sa vie pour son peuple et son pays. Il a déjà à son actif d'innombrables actions déterminantes de destruction de transports, ponts, centres de munitions, abris etc...Des centaines de soldats et d'officiers nazis sont anéantis grâce à son combat. Moïshe B. est maintenant renommé dans toute l'Union soviétique comme un des héroïques porte-drapeaux des partisans soviétiques. MoïsheB.avait obtenu un congé cependant il n'a pas voulu rester. Solidaire de tous ses frères, il est reparti au front poursuivant son combat héroïque. |
Traduction : Sylvie Orsoni
Sylvie Orsoni
Contexte historique
Au début des années 1930, le Parti communiste français (PCF) crée une organisation destinée à encadrer les travailleurs immigrés : la MOI(Main d'œuvre immigrée). Les contingents immigrés les plus importants disposent d'un journal dans leur langue d'origine pour des raisons d 'efficacité et non pour préserver une culture d'origine. La section juive regroupant les Juifs d'Europe centrale et orientale publie en yiddish Die Naïe Presse(La Presse nouvelle) dont MouniéNadler est un des principaux rédacteurs. A la suite du pacte germano-soviétique, le PCF et toutes les organisations qui lui sont liées sont interdits. La MOI entre dans la clandestinité et UnzerWort remplace Die Naïe Presse.
L'attaque de l'URSS par l'Allemagne amène une inflexion dans la politique soviétique à l'égard des Juifs. Le 24 août 1941, Radio-Moscou diffuse une émission destinée « aux juifs du monde entier ». L'écrivain yiddish David Bergelson, représentant la ligne du pouvoir soviétique, lance un appel aux Juifs d'URSS mais aussi du monde entier pour qu'ils défendent l'Union soviétique. Dans son discours, il réintroduit la notion de peuple juif, yiddishe folk, et fait de l'URSS le meilleur rempart contre la volonté exterminatrice des nazis. La section juive de la MOI diffuse largement cet appel et reprend ces thèmes dans ses publications.
Dès 1941, des militants de la section juive de la MOI participent à la lutte armée au sein de l'Organisation spéciale. A Paris, en mai-juin 1942, ils forment le 2e détachement des FTP-MOI nouvellement créés. Léon Pakin en est le chef militaire. Au sein de la police parisienne, la deuxième Brigade spéciale(BS2) se consacre avec zèle à la traque des résistants, communistes, juifs et étrangers. Grâce à des moyens humains considérables, elle opère des filatures qui durent des semaines afin de « loger » un maximum de résistants puis procède aux arrestations. Ainsi Baruch Lerner est repéré le 28 avril 1943 et filé jusqu'à son arrestation le 29 juin 1943. La BS2 arrête, torture les militants avant de les livrer aux autorités allemandes qui les jugent, les condamnent et les exécutent. Le 2e détachement FTP-MOI est frappé par des vagues d'arrestations successives et pratiquement décimé entre juin et juillet 1943. Au moment où le document est publié, des filatures ont permis de « loger » les principaux membres de ce que l'on appellera le« groupe Manouchian ».
En novembre 1943, la situation militaire tourne en faveur de l'URSS. La bataille de Koursk(août 1943) a ouvert à l'armée rouge les portes de l'Ukraine. La contre-offensive soviétique entamée en juillet se poursuit. Au moment de la publication du numéro 66 d'UnzerWort, Kiev est sur le point de tomber. Le journal n'évoque pas la situation militaire en Méditerranée. Les alliés ont pourtant réussi à prendre pied en Sicile puis en Italie provoquant ainsi la chute de Mussolini et le renversement d'alliance de l'Italie. Pour l'URSS, cela ne constitue pas le second front que Staline réclame depuis la conférence de Moscou en septembre 1942. UnzerWort reprend discrètement cette revendication à la fin de la première partie : « Ils [les combattants juifs de France] appellent à l'ouverture d'un second front. »
Sylvie Orsoni
Sources
Courtois Stéphane, Peschanski Denis, Rayski Adam, Le sang de l'étranger. Les immigrés de la MOI dans la résistance, Paris,LibrairieArthème Fayard,1989.
Georges-Picot Grégoire, L'innocence et la ruse. Des étrangers dans la Résistance en Provence, Paris, éditions Tirésias, 2011.
Mencherini Robert, Résistance et Occupation (1940-1944), Midi Rouge, ombres et lumières, tome 3, Paris, Syllepse, 2011.
Wieviorka Annette, Ils étaient juifs, résistants, communistes, Paris,éditions Perrin, 2018 (1ere éd. Denoël, 1986).


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