Témoignages sur les camps d'extermination, centre de la Madrague, Marseille,16 avril 1945.
Légende :
Bulletin de renseignements établis par l'équipe IV d'officiers interrogateurs du centre d'accueil de la Madrague, Marseille, 16 avril 1945 (retranscription).
Type : Note de synthèse
Producteur : MUREL PACA
Source : © Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 77 W 60. Droits réservés
Lieu : France - Provence-Alpes-Côte-d'Azur - Bouches-du-Rhône - Marseille
Analyse média
L’original est retranscrit car de lecture difficile.
Le document est établi par les officiers dépendant du 5e bureau de l'Etat-Major général de guerre établi à Alger puis Paris. Le 5e bureau est en charge des opérations de renseignements, du contre-espionnage et du contrôle des opérations de rapatriement.
A partir de mars 1945 commencent à arriver au centre d'accueil de la Madrague de Marseille (B-d-Rh) des rapatriés en provenance de la zone libérée par les armées soviétiques. Ils sont interrogés par des membres du 5e bureau (voire contexte historique).
Les officiers chargés d'interroger les arrivants présentent le 16 avril une synthèse de neuf témoignages sur les camps d'Auschwitz, ses satellites Birckenau (sic), Monowitz, Bleckammer (sic) et Lublin (sic).
Ce document ne restitue pas la parole directe des déportés. Il y a un double filtre :
-ce que les déportés ont eux-mêmes compris et dits, et l'on peut placer leur témoignage sous l'égide de Charlotte Delbo déportée comme résistante à Auschwitz qui écrit en 1970 en ouverture de son livre Aucun de nous ne reviendra « Aujourd'hui je ne suis pas sûre que ce que j'écris soit vrai. Je suis sûre que c'est véridique. »
-ce que les interrogateurs, visiblement sidérés par les récits qui dépassaient en horreur ce qu'ils attendaient, ont pu accepter de comprendre et de restituer. Les informations factuelles, concrètes ont été visiblement intégrées mais leur sens n'a pas été saisi :
-Le caractère double d'Auschwitz : camp de concentration pour les déportés politiques, droits communs, asociaux, homosexuels, témoins de Jéhovah (Bibleforsher) mais aussi camp d'extermination pour les Juifs, n'est pas vraiment compris. Le critère de nationalité n'était pas le plus déterminant contrairement à ce que dit le document. Birkenau (Auschwitz II, Monowitz (Auschwitz III) et Blechhammer sont bien des satellites d'Auschwitz. En revanche, Lublin ne dépend pas d'Auschwitz, le Konzentrationslager Lublin est aujourd'hui connu sous le nom de Majdanek, petite bourgade à 2 kms au sud de Lublin. Majdanek n'est pas un camp d'extermination comme Auschwitz mais un centre de mise à mort où les arrivants étaient exterminés le plus vite possible (voire contexte historique).
-Les mécanismes de sélection : La sélection ne concerne avant l'entrée du camp que les populations juives. Le chiffre de 80% d'arrivants gazés correspond à une réalité variable en fonction des besoins ou de la place, certains convois étaient entièrement gazés. Un médecin SS présidait la sélection. Les critères de sélection sont restitués. Le mécanisme de l'extermination et le rôle du Zonderkommando sont décrits.
Le tatouage est une spécificité d'Auschwitz. Il fut imposé, en février 1943, tout d'abord aux seuls déportés juifs entrés dans le camp puis à tous après quelques évasions de prisonnier-e-s polonais-e-s.
Les sélections au cours de la détention concernaient tous les déporté-e-s jugé-e-s inaptes.
-Les expériences médicales commises sur des jeunes femmes par les médecins SS sont également connues des témoins mais il n'est pas précisé que les victimes étaient juives ou tsiganes. Il est étonnant que l'hôpital soit qualifié de correct : le Revier destiné aux déporté-e-s souffrait d'une pénurie criante de médicaments et le bloc 10 était le lieu des expériences médicales atroces. Les hommes étaient aussi soumis à des expériences. En particulier de stérilisation.
-Les conditions matérielles, nourriture, horaire de travail, peuvent varier à la marge dans d'autres témoignages mais elles restituent les conditions extrêmes de détention et expliquent la mortalité très élevée.
-Le sadisme des kapos est présent dans de nombreux témoignages. Choisis parmi les détenus de droit commun par les SS, ils accompagnaient et surveillaient les détenus pendant la journée de travail. Ils pouvaient les frapper mais seuls les SS avaient pouvoir de vie et de mort. Les kapos ne pouvaient pas décider de tuer la moitié des détenus pendant le travail.
-Les marches de la mort : au fur et à mesure de l'avancée des armées soviétiques, les SS évacuent les camps vers l'ouest (mais également des camps de l'Ouest vers le centre de l'Allemagne en raison de la poussée des troupes américaines et britanniques). La date du 21 janvier correspond approximativement à celle de l'évacuation d'Auschwitz (18 janvier). Le massacre de déporté-es incapables de se déplacer est documenté dans d'autres témoignages
La conclusion du rapport montre le désarroi des officiers qui ont interrogé les survivants. Ils sont ébranlés par ces témoignages concordants. L'énormité d'un crime qu'ils n'imaginaient pas, est telle qu'ils souhaitent « vérifier par tous les moyens l'exactitude de ces déclarations ».
Contexte historique
Les camps de concentration sont libérés au fur et à mesure de la progression des armées alliées, souvent par hasard. A partir du printemps 1945, prisonniers de guerre et déportés commencent à être rapatriés. La zone libérée par l'armée soviétique comprend les camps de Ravensbrück, Oranienburg-Sachsenhausen et Auschwitz-Birkenau, camp de concentration et d'extermination et tous les centres de mise à mort Treblinka, Lublin-Majdanek, Belzec, Sobibor, Chelmno. Ils étaient essentiellement destinés à l'extermination des Juifs qui constituent l'immense majorité des victimes même si des prisonniers de guerre soviétiques, des résistants polonais, des Tsiganes ont pu y être tués. Leur spécificité fut difficile à saisir car les SS avaient essayé d'effacer la trace de leurs crimes avant l'arrivée des Soviétiques. Sobibor fonctionne d'avril 1942 à octobre 1943. Il est démantelé à la suite de la révolte de prisonniers de guerre soviétiques. 435 000 personnes sont assassinées à Belzec à partir de novembre 1941 et jusqu'en décembre 1942.Treblinka fonctionne de novembre 1941 à l'automne 1943. 935 000 Juifs, en particulier du ghetto de Varsovie, Tsiganes, prisonniers de guerre soviétiques, résistants polonais y périssent. Chelmno fonctionne de décembre 1941 à mars 1943 puis de juin 1944 au 17 janvier 1945(150 000 à 300 000 victimes). Les SS essaient de faire disparaître les traces des crimes en détruisant les installations de gazage et de crémation,labourant et plantant des arbres.
Majdanek est une exception. Il fonctionne d'octobre 1941 au 24 juillet 1944 date de sa libération par l'armée soviétique. Les SS n'eurent pas le temps de faire sauter chambres à gaz et crématoires. Mais le camp était quasiment vide à l'entrée des soldats soviétiques.C'est l'amoncellement d'effets personnels qui permit aux Soviétiques de réaliser l'ampleur des assassinats(entre 170 000 et 235 000 personnes, juives en majorité) car il ne restait dans le camp que 480 prisonniers de guerre et 180 déportés politiques.
Aussi est-ce à partir d'Auschwitz et de sa nébuleuse de camps que des récits décrivent le génocide juif. Pendant la guerre des témoignages avaient filtré mais ils étaient restés dans le cercle des dirigeants alliés et de la presse juive communiste. Ils suscitaient la réserve et la méfiance car ils paraissaient invraisemblables.Les interrogateurs de la sécurité militaire de la Madrague découvrent donc des informations qui les stupéfient.
A Marseille arrivent à partir de mars 1945, les rapatriés de la zone soviétique. La plupart embarquent à Odessa et arrivent par mer. Ils passent par le centre situé 309 boulevard de la Madrague près du port commercial de Marseille.Des bénévoles les prennent en charge et assurent repas, soins médicaux. Mais le gouvernement craint que dans le flot de rapatriés se glissent des collaborateurs français, des saboteurs au service de l'Allemagne alors que la guerre n'est pas terminée, des étrangers qui n'ont pas de titre à demeurer en France. Le 5e bureau de l'Etat-Major dépêche donc des militaires chargés de les débusquer lors d'interrogatoires. Les officiers de la sécurité militaire en poste au centre de la Madrague interrogent les rapatriés sur ce qu'ils ont vécu afin de documenter les crimes nazis. Ils recueillent ainsi sans l'avoir anticipé des témoignages sur les camps d'extermination.
A la mi-avril, plus de 4000 personnes sont déjà arrivées par trois bateaux. Le capitaine Cherpin avait fait un premier rapport sur le sujet après l'arrivée de deux bateaux le 1er avril(voir notice rapport du capitaine Cherpin avril 1945,extraits, in retour des absents sur le site de l'exposition PACA) et témoigné la même difficulté à croire les rapatriés.
La majorité des rapatriés sont des prisonniers de guerre ou des requis du STO. Les survivants des camps de concentration sont minoritaires et les rescapés des camps d'extermination, par définition encore moins nombreux. Leurs récits défiaient l'imagination.
Charlotte Delbo, résistante déportéeécrit dans son ouvrageMesure de nos jours :
« Vous ne croyez pas ce que nous disons
parce que
si c'était vrai
ce que nous disons
nous ne serions pas là pour le dire. »
Auteure : Sylvie Orsoni
Sources :
-DelboCharlotte, Auschwitz et après,tome 1 Aucun de nous ne reviendra(1970),tome 2 Une connaissance inutile (1970), tome 3 Mesure de nos jours (1971), Paris, éditions de minuit.
-Mencherini Robert, La Libération et les années tricolores(1944-1947) Midi rouge, ombres et lumières.4. Paris, Syllepse, 2014.
-Wieviorka Annette, Déportation et génocide. Entre la mémoire et l'oubli. Paris, Plon, 2025.
-Wieviorka Olivier, La mémoire désunie. Le souvenir politique des années sombres de la Libération à nos jours. Paris, éditions du Seuil, 2010.


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