Témoignage de l’abbé Ambroise Cognac sur les "marches de la mort"
Légende :
Conférence de l’abbé Cognac sur sa déportation (Extraits : pages 1 et 24,25).
Type : Archives privées
Producteur : MUREL PACA
Source : © Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 51 J 1 Droits réservés
Lieu : France - Provence-Alpes-Côte-d'Azur - Bouches-du-Rhône - Marseille
Analyse média
A une date inconnue, l’abbé Ambroise Cognac fait une conférence sur son parcours de déporté. Il intitule son exposé « Compiègne, Neuengamme, Bremen-Farge 30 juin 1943 au 7 décembre 1944, même si son récit va jusqu’à la libération des camps de concentration au printemps 1945 (voir la page 25). La date du 7 décembre 1944 correspond au décès de Charles Bataillard, résistant marseillais au sein du mouvement Témoignage chrétien, déporté avec l’abbé Cognac. Dès le début, il présente ses motivations : « Je me considère ce soir, devant vous, comme le rescapé d’une terrible aventure, et, par là-même, comme le porte-parole, l’écho d’une multitude de voix qui se sont éteintes : ces camarades innombrables qui sont morts là-bas, comme des chiens, dans le dénuement le plus total, et dont il ne reste rien ni leur corps, ni une tombe ». 29 pages dactylographiées retracent sa vie en déportation.
A la page 24, il raconte l’évacuation du Kommando de Brême-Farge (Bremen-Farge en allemand)se situant près du village de Farge, au nord-ouest de Brême, au nord de l’Allemagne, dépendant du camp de concentration de Neuengamme. Les déportés yconstruisaient un bunker pour sous-marins. A la fin du mois de mars 1945, les bombardements alliés parvinrent à endommager le bunker. Cette annexe de Neuengamme servit de camp de transit pour les autres Kommandosde la région de Brême évacués face à l’avancée des armées alliées. A ce moment-là, l’abbé Cognac était soigné à l’infirmerie pour une blessure au pied (phlegmon). L’armée britannique étant proche de Brême, les prisonniers furent évacués le 6 avrilselon l’abbé Cognac, en réalité le 10 avril, à pied pour les plus validesen direction de Sandbostel ou de Neuengamme et en train pour les malades, certainement à destination du camp de concentration de Bergen-Belsen.
L’abbé Cognac faisait partie des 3 000 détenus diminués physiquement chargés dans des wagons à bestiaux. Le trajet dura 10 jours, une semaine en train et trois jours à pied. Les conditions de détention restèrent déplorables jusqu’à la fin du système concentrationnaire nazi et même s’aggravèrent soulignant la volonté des SS de tuer le plus de témoins possibleset de déshumaniser les détenus qui étaient traités comme des animaux. Sur les 3 000 détenus entassés dans ces wagons, seuls 2 000 survécurent. Le manque de nourriture, d’eau et de soins, l’épuisement physique, les maladies,le froid, etc.provoquèrent une hécatombe pendant le trajet.
Les SS n’avaient aucun scrupule ou regret comme en témoigne l’attitude du commandant SS qui fumait son cigare pendant qu’un charnier était creusé pour ensevelir plusieurs centaines de victimes. La description de l’enfouissement des corps montre la pénibilité de cette tâche en raison de l’affaiblissement extrême des survivants qui éprouvèrent de grandes difficultés pour transporter les cadavres, « ils les trainaient péniblement, jusqu’à la fosse, le corps raclant le sol ».
Au bout d’une semaine, le train arriva à Bremervöde entre Brême et Hambourg, à une soixantaine de kilomètres au nord-est du point de départ. Le train mit autant de temps pour parcourir une si courte distance en raison de l’écroulement de l’Allemagne nazie face à l’avancée des troupes alliées. La destination initiale était sans doute le camp de Bergen-Belsen à une centaine de kilomètres au sud-est. Les voies de communication ou et certaines infrastructures devaient être endommagées ce qui obligea le convoi à s’arrêter ou à changer de direction peut-être plusieurs fois ou même à revenir en arrière comme ce fut le cas pour certains convois lors de l’évacuation d’autres camps.Le camp de Bergen-Belsen servit de repli pour les déportés évacués de plusieurs camps comme ceux d’Auschwitz, de Buchenwald, de Dora, de Dachau et de Sachsenhausen. Bergen-Belsen fut libéré le 15 avril par les Britanniques alors que le train parti de Brême-Farge n’était pas encore arrivé ce qui a pu changer les plans des SS qui déroutèrent le convoi vers Bremervöde.
Là, les rescapés descendirent du train exténués, « on dirait qu’un coup de baguette magique est venu mettre un masque de mort sur chacun de nos visages ». Ils durent finir le trajet à pied pendant trois jours entre Bremervöde et le stalag de Sandbostel X B distants de 12 kilomètres. Cette marche de la mortcontinua de réduire les rangs des détenus, « tout le long de la route, j’en vois s’écrouler de fatigue, dans le fossé, contre un arbre ».
Les soldats prisonniers de guerre français détenus à Sandbostel furent surpris de voir arriver ces corps squelettiques qualifiés de « fantômes » par l’abbé Cognac car même si les conditions de détention furent difficiles pour les prisonniers de guerre notamment en raison du manque de nourriture, ils furent globalement mieux traités pendant leur captivité que les déportés car les conventions de Genève furent généralement respectées par les nazis envers les prisonniers de guerre français.
Les déportés étaient séparés des autres prisonniers et laissés quasiment à l’abandon par les SS. Ilsétaient détenus avec des prisonniers russes sans nourriture depuis trois jours au moment de leur arrivée. Le manque d’hygiène, la sous-alimentationet le typhus dégradèrent encore plus l’état de santé des déportés déjà très défaillant, « ce furent les journées les plus atroces de ma vie de déporté » (voir page 25). La sous-alimentation s’intensifia avec seulement « deux pommes de terre et un quart de soupe par jour ». La mortalité resta élevée jusqu’à leur libération, « les gens tombaient comme des mouches (…) des dizaines et des dizaines de corps gisaient étendus par terre : on ne distinguait plus les morts des vivants. En marchant dans les couloirs, on heurtait les cadavres ». L’abbé Cognac révèle que face à cette situation de plus en plus épouvantable, des Russes se livrèrent même à des actes de cannibalisme. Les prisonniers de guerre parvinrent à aider les déportés lorsque les gardiens allemands s’enfuirent. Les troupes britanniques arrivèrent le 29 avril et libérèrent tous les détenus, prisonniers de guerre et déportés. La libération ne fut pas la fin des souffrances, « je suis si faible que je n’ai pas la force de me trainer jusqu’au barbelé pour les voir entrer… Je ne jouis pas de cette heure suprême ». Sur les 9 500 déportés détenus à Sandbostel ou qui y ont été amenés par les marches de la mort, plus de 3 000 moururent entre le 12 avril, la libération de ce Kommandoet même dans les semaines suivantes.
Marilyne Andréo
Contexte historique
Ambroise Cognac était né le 13 septembre 1900 à Marseille dans les Bouches-du-Rhône. Son père était alors typographe et sa mère sans profession. Il fut ordonné prêtre en 1924 et exerça tout son ministère à Marseille.Mobilisé, il fut affecté le 15 avril 1940 au dépôt d’infanterie 152. Il fut démobilisé le 18 juillet. Pendant la guerre, il était vicaire de la paroisse Saint-Michel à Marseille.Il s’engagea dans la Résistance le 1er octobre 1942 au sein du mouvement Témoignage chrétien. Il diffusait les Cahiers du Témoignage chrétien.
Cette organisation était bien implantée à Marseille, elle était dirigée par Malou Blum jusqu’en septembre 1943 puisl’abbé Paul Ardoin jusqu’à son arrestation le 29 novembre 1943. L’abbé Cognac le remplaça. A la suite d’une trahison, il fut interpellé le 7 mars 1944 à la sortie d’un enterrement à l’église Saint-Michel vers 16 heures par la Gestapo. D’autres membres du mouvement furent arrêtés dans la même affaire : Charles Bataillard, l’abbé Georges Hermellin, René Michelotti,Philippe Dor, le séminariste Georges Blaize et Henri Esquier.L’abbé Cognac fut interrogé au siège de la Gestapo puis transféré à la prison des Baumettes et à Compiègne(numéro 43 346) à partir du 1er juillet. Le 15 juillet, il fut déporté au camp de Neuengamme où il arriva le 18. Il y reçut le matricule 36 207. Après la quarantaine, il fut envoyé au Kommando de Brême-Farge. Il en fut évacué le 10 avril 1945 par train puis à pied. Il fut libéré à Sandbostel par les troupes britanniques le 29 avril. Très affaibli, il ne fut rapatrié que le28 mai.
A son retour, il retrouva sa charge de vicaire de la paroisse Saint-Michel. Il devint aumônier militaire catholique de la IXème région militaire jusqu’en 1964. Il reçut la médaille de la Résistance en 1947 et la Croix de guerre. Il fut promu chevalier de la Légion d’honneur en 1947 puis officier en 1964. Il siégea à la commission d’attribution de la carte des déportés et internés résistants. Il décéda le 11 juillet 1987 à Marseille.
L’abbé Cognac ou sa famille versa ses archives privées sur la période allant de 1937 à 1978 aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône. L’inventaire a été réalisé en 2011. Ses archives sont réparties dans six cartons. Dans le premier, se trouve ce témoignage présenté lors d’une conférence mais aussi des documents sur le camp de Neuengamme. Sous la cote 51 J 5, il a réalisé des dossiers sur des membres du mouvement Témoignage chrétien auquel il appartenait.
Marilyne Andréo
Sources
51 J 1, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Archives privées d’Ambroise Cognac.
51 J 5, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Archives privées d’Ambroise Cognac, dossiers des membres de Témoignage chrétien dans les Bouches-du-Rhône.
21 P 626 280, DAVCC Caen, Dossier de déporté de Cognac Ambroise.
2 159 W 114, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Dossier de demande de la carte de Combattant volontaire de la Résistance d’Ambroise Cognac.
Etat signalétique et militaire de Cognac Ambroise, Léonce en ligne sur le site internet des Archives départementales des Bouches-du-Rhône.
18 P 40, SHD Vincennes, Dossier d’homologation du mouvement Témoignage chrétien.
« Brême-Farge » sur le site internet officiel du camp de Neuengamme.
« Sandbostel » sur le site internet officiel du camp de Neuengamme.
« Les libérations des camps et le retour des déportés : Bergen-Belsen, libéré par les Britanniques » sur le site internet du Mémorial de la Shoah.
http://liberation-camps.memorialdelashoah.org/reperes/liberations/bergen_belsen.html
« Neuengamme/Bremen-Farge » sur le site internet du Musée mémorial de l’Holocauste aux Etats-Unis.
https://encyclopedia.ushmm.org/content/en/article/neuengamme-bremen-farge
(Les sites internet ont été consultés en Janvier 2026.)


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