Récit d'un soldat tirailleur algérien réfugié à Paris en 1940
Légende :
Portrait de Larbi Bouzekri.
Genre : Image
Type : Témoignage
Producteur : Abderrahmane Bouzekri
Source : © Abderrahmane Bouzekri Droits réservés
Lieu : France - Ile-de-France - Paris - Paris
Analyse média
Larbi Bouzekri avait combattu en juin 1940 sur le canal de l'Ailette, après l'isolement de son unité il avait erré plusieurs jours dans la campagne avant de gagner Paris où une gérante l'avait caché durant un an avant de lui procurer des papiers pour rentrer en Algérie seulement en été 1941.
Nous cherchons à identifier la personne qui l’avait caché.
Contexte historique
Du front de la ligne Maginot à la clandestinité dans Paris occupé en 1940-41.
Le 29 février 1940, la 87e Division d'Infanterie d'Afrique (87e DIA) et son 18e régiment de tirailleurs embarquèrent à nouveau en train depuis l'Aube vers la Lorraine, pour un trajet de quinze à dix-huit heures. Afin d'échapper aux repérages de l'aviation allemande, les tirailleurs débarquèrent de nuit, à quelques kilomètres en arrière du front, avant de parcourir à pied les derniers kilomètres menant aux lignes de tranchées. Le 18e RTA fut déployé en première ligne pour relever la 7e Division d'Infanterie Coloniale dans le secteur fortifié de la Sarre. Le régiment occupa la zone située entre Grosbliederstroff au nord et Frauenberg à l'est, juste à côté de Sarreguemines, directement sur la frontière allemande.
Pendant deux mois et demi, Si Larbi et ses camarades vécurent au quotidien dans les tranchées de terre gelée et les casemates légères qui bordaient la rivière de la Sarre. Le rôle du 18e RTA consistait à effectuer de dangereuses patrouilles de reconnaissance nocturnes dans la « zone interdite » pour surveiller les mouvements de l'ennemi. Jamais ces soldats n’avaient connu de pareilles conditions climatiques, affrontant sans trêve la pluie, la neige, la glace et le vent. La nourriture, à peine parvenue aux lignes, était déjà figée par le gel. Leurs uniformes restaient souvent trempés, et l'humidité permanente leur transperçait les os. Les feux de camp, qui auraient pu les réchauffer, étaient le plus souvent interdits par les officiers pour éviter de se faire repérer. De nombreux hommes tombèrent malades, malgré leur endurance et un courage exceptionnel.
Ils vécurent alors ce que les historiens qualifièrent de « drôle de guerre ». Ce fut un leurre dans lequel l’état-major français se laissa prendre, car l’armée allemande allait en réalité porter son attaque principale bien plus au nord, dans les Ardennes et sur la Somme. Quand le subterfuge devint évident, la 87e division de tirailleurs fut dépêchée en urgence dans l’Aisne, sur le canal de l’Ailette. Sa mission : constituer un front improvisé pour barrer la route de la capitale, Paris.
Le choc de juin 1940 : la bataille de l'Aisne sur le canal de l'Ailette.
Le 20 mai 1940, Si Larbi et le 18e RTA découvrirent leur nouvelle ligne de destin : le canal de l’Ailette. Ce n'était pas un large fleuve, mais un cours d'eau artificiel de quinze mètres de large, profond et rectiligne, bordé de marécages et d'herbes hautes. Devant eux, la rive nord grimpait doucement vers les positions allemandes cachées dans les bois. Derrière eux, le paysage se brisait en un relief accidenté : les pentes abruptes du Chemin des Dames, coupées de ravins profonds et de forêts denses où se nichaient de petits villages de pierre désertés par leurs habitants. Dans cette vallée fantôme, l'ennemi était invisible mais omniprésent. Les deux armées se guettaient à travers le rideau de roseaux, dans l'attente d'un choc que chacun savait inévitable.
Au matin du 5 juin, la guerre mécanique balaya toutes les règles anciennes. L'attaque fut d'une brutalité si foudroyante qu'elle ne laissa aucune place au combat d'infanterie. L’attaque allemande soudaine et simultanée de l’artillerie, suivie de l’aviation et des chars (en réalité les allemands n’avaient pas utilisé des chars Panzers mais des véhicules blindés transports de troupes et des canons autotractés chenillés) submergea les combattants du régiment des tirailleurs algériens par sa puissance de feu. Cloué au fond de sa tranchée par un pilonnage dantesque, enveloppé par les fumigènes allemands, Si Larbi vit son horizon se saturer d'acier et de feu sans jamais apercevoir une silhouette ennemie. Les chars Panzers contournaient déjà les positions, prenant le régiment à revers. En quelques minutes, le front s'effondra et tout était fini. De cette apocalypse, Larbi tirera plus tard un constat extraordinaire, presque irréel pour un soldat de première ligne :
« Pendant toute la guerre mondiale, je n'ai pas tiré un seul coup de fusil. »
Sa survie au milieu du désastre ne s'est pas jouée par les armes, mais par la force pure de sa foi et le miracle de sa trajectoire.
Car autour de lui, la scène devint apocalyptique, le chaos total. Les combats organisés cessèrent. Cette vision d'épouvante allait marquer Si Larbi pour le restant de ses jours ; un souvenir obsédant qu'il répétera inlassablement, sa vie durant, à sa famille, ses amis et ses invités, comme pour se libérer d’un fardeau trop lourd.
Le champ de bataille n'était plus qu'un immense et sinistre décor de ruines. Sous un soleil de plomb, la terre de l'Aisne était jonchée de corps mutilés, d'hommes démembrés par le souffle des explosions. Partout, des blessés hurlaient de douleur dans l'indifférence forcée du désastre, sans que personne ne puisse s'occuper d'eux. L’air était devenu irrespirable, saturé par une odeur pestilentielle de fumée noire, de cordite et de sang chaud. Au milieu des armes abandonnées et des équipements détruits, des soldats affolés couraient dans tous les sens, le regard vide.
Plus rien n'existait : plus d'armée, plus de commandement, plus le moindre repère hiérarchique. L'ordre militaire s'était volatilisé pour laisser place à un « chacun pour soi » absolu. C’était la ruine totale, l’enfer sur terre, le triomphe de la folie des hommes.
Les combats organisés cessèrent, tout était fini. Le champ de bataille n'était plus qu'un immense décor de ruines. À l'échelle de cette campagne, le désastre se chiffrait par milliers de morts et de blessés, et par d'innombrables disparus ou prisonniers. Les survivants des points d'appui encerclés décrochèrent par petits groupes isolés. Certains furent rattrapés et tués, d’autres capturés. Ce n’était pas une guerre, une bataille, c’était un massacre, une boucherie”. C’est dans ce contexte cauchemardesque que Si Larbi se retrouva aux côtés d’un tirailleur tunisien. Ils étaient désormais seuls, livrés à eux-mêmes.
L’errance dans la campagne française
Abandonnant armes et bagages, ils s’éloignèrent rapidement du champ de bataille pour échapper à la capture. Ils évitèrent soigneusement les routes encombrées de civils en exode, fréquemment bombardées par les Stukas allemands, et choisirent de progresser à travers les bois et les champs d'une campagne désertée. Marchant la nuit et se terrant le jour, ils trouvèrent refuge dans des fermes et des maisons abandonnées. Ils y dénichèrent de quoi se nourrir et y échangèrent leurs uniformes militaires contre des vêtements civils. Ils récupérèrent également deux bicyclettes pour accélérer leur progression en direction de Paris. Dans l’une de ces bâtisses désertées, ils réussirent même à faire du pain avec de la farine récupérée d’un sac éventré qui gisait sur le sol. Cette errance clandestine, vécue la peur au ventre, dura une dizaine de jours avant qu'ils n'atteignent enfin les portes de la capitale.
L’épreuve du feu et l’isolement firent de Si Larbi et de son camarade tunisien des rescapés au destin miraculeusement lié. Quelques heures avant l’apocalypse de l’Ailette, ils ne se connaissaient pas. Pourtant, durant ces journées de fuite, leurs liens se resserrèrent profondément. Partageant la même langue et la même foi, ils n'étaient plus seulement des compagnons d’armes, mais des frères de survie. Très pieux, ils accomplissaient leurs prières ensemble et veillaient constamment l’un sur l’autre. Durant ce temps suspendu, chacun raconta à l’autre son histoire familiale, le quotidien au pays et les affres du système colonial. Pour tromper l'angoisse, ils partageaient des histoires insolites et des anecdotes. C'est ensemble qu'ils décidèrent de gagner Paris, sachant que les importantes communautés algérienne et tunisienne installées là-bas pourraient leur offrir un refuge et de l'aide.
Roulant à vélo l’un derrière l’autre, Si Larbi ouvrant la voie, ils débouchèrent par surprise sur un barrage militaire allemand installé à l’entrée de Paris. Si Larbi parvint à passer, mais le tirailleur tunisien fut intercepté. Le cœur battant à tout rompre, Si Larbi n’osa pas regarder en arrière, terrifié à l'idée d'être arrêté à son tour. Ce n’est que près de cinq cents mètres plus loin qu'il se retourna enfin, cherchant désespérément son ami du regard. Les voies étaient vides. Leur destin commun s’achevait brutalement à ce poste de contrôle. Il ne le revit plus jamais.
La clandestinité dans Paris occupé
Visage mangé par une barbe de plusieurs jours, accablé de tristesse, épuisé et affamé, Si Larbi errait dans cette capitale immense dont il ignorait tout. Découragé, il mit pied à terre et poussa son vélo sur quelques mètres lorsqu’il aperçut un café sur sa droite. Sans hésiter, il adossa sa bicyclette contre le mur et pénétra dans l’établissement. Il s’assit à une table isolée et se mit à fixer le vide. La patronne du café remarqua aussitôt sa détresse. Elle alla à sa rencontre et lui demanda doucement : « Es-tu soldat ? ». Sans hésiter, il répondit : « Oui, je viens de l’Ailette ». Un voile de tristesse passa sur le visage de la femme : « Mon fils est parti à la guerre lui aussi », confia-t-elle. Elle lui apporta de quoi se nourrir et lui servit un café chaud. Une demi-heure plus tard, elle revint vers lui : « Sais-tu où aller dans Paris ? ». « Non », avoua-t-il. Elle s’absenta un court instant, puis revint en lui désignant l’étage : « Pour cette nuit, tu peux dormir ici. Pour demain, on verra. » Ému, il murmura simplement : « Merci ». C'est ainsi que commença pour Si Larbi, au cœur de Paris occupé, l’aventure de la clandestinité.
À l’étage, elle l’installa dans une chambre meublée d'un lit, de couvertures épaisses et d'une armoire. Ses consignes furent strictes : « Repose-toi, et surtout, ne sors pas. Je t’apporterai à manger ici même. Les toilettes sont sur le palier... Au fait, comment t’appelles-tu ? ». « Larbi », répondit-il. « Moi, c’est Marie », dit-elle en refermant la porte. Pendant une semaine entière, il resta cloîtré dans cette pièce, suspendu à l'incertitude de son avenir.
Le huitième jour, Marie frappa à sa porte. Elle lui tendit une chemise, un pantalon propre et un tablier bleu : « À partir de demain, tu te rases la barbe et la moustache, tu enfiles ces vêtements et tu viens m’aider en salle. Tu t’occuperas seulement du rangement, ne fais rien d’autre sans mon ordre. Et surtout, ne parle pas aux clients. La Gestapo et la police française font la chasse aux soldats en fuite ». Aux heures creuses, lorsque le café se vidait, elle aimait s'asseoir avec lui pour écouter son histoire. Il lui raconta son parcours de tirailleur algérien, sa vie au pays, sa femme et ses deux enfants, son arrivée en France en novembre 1939, Arcis-sur-Aube, la ligne Maginot, puis l’enfer du canal de l’Ailette. Marie l'écoutait avec émotion, car son propre fils, du même âge, se trouvait également en Lorraine. Elle n’avait plus aucune nouvelle de lui depuis deux mois, le courrier ne passant plus. Remplie de chagrin, elle ignorait s'il était encore en vie ou s'il avait été envoyé en captivité en Allemagne. Ils auraient pu se croiser sans le savoir. Après un long silence, elle le réconforta : « On va attendre que la situation se calme, puis on te fera passer à Marseille. De là, tu pourras rentrer chez toi. Ne t’en fais pas, va. Tu as la baraka avec toi, tu es un homme bon ».
Pendant une année entière, telle une mère affectueuse et protectrice, Marie prit soin de lui, lui interdisant les sorties solitaires dans les rues où les rafles de la police française et la Gestapo étaient permanentes. Un jour, en faisant le ménage, elle découvrit avec surprise un chapelet parmi les effets personnels de Larbi. Elle le prit, le lui montra et, dans un sourire, demanda : « Qu’est-ce que c’est que ça ? Tu es un marabout ? ». « Non, répondit-il, je suis simplement croyant et pratiquant. » La vie s'écoula ainsi, paisible, au rythme du café, malgré l'atmosphère confinée et quelques fausses alertes qui faisaient battre les cœurs plus vite. Une confiance absolue s'était installée entre eux.
Le retour vers l’Algérie
A Marseille
Les mois passèrent. Un jour, Marie rentra transfigurée d'une course dans le centre de Paris. Le visage rayonnant, elle lui annonça : « Prépare-toi, tu pars demain ». Le lendemain matin, elle lui présenta un homme et une femme, ses meilleurs amis, dit-elle, membres des réseaux d'entraide clandestins. Ils lui remirent de faux papiers d’identité indispensables pour franchir la ligne de démarcation, avant de l’escorter jusqu’à la gare de Lyon pour un trajet de quinze heures en direction de Marseille. Au moment des adieux, Marie, cette bienfaitrice providentielle, lui glissa un peu d'argent et lui répéta les dernières consignes de sécurité : rester discret, ne pas parler sans motif et ne jamais hésiter sur son identité fictive. Elle lui fait ses adieux, les yeux embués de larmes, en lui souhaitant bon voyage.
Le voyage ferroviaire jusqu'à la cité phocéenne se déroula sans encombre. Mais à sa sortie de la gare de Marseille, Si Larbi se retrouva plongé dans l'inconnu. Il ne connaissait personne, ignorait tout de cette ville portuaire quadrillée par les patrouilles et bourdonnant d'une foule d'anonymes. C'est en gagnant les quartiers populaires proches de la Porte d'Aix qu'il trouva ses premiers repères. Là, au milieu des cafés nord-africains, le bouche-à-oreille et la solidarité de ses compatriotes le guidèrent vers la seule issue possible : régulariser sa situation auprès des autorités coloniales de Vichy en tant que « militaire isolé ».
En se présentant à la subdivision militaire, son matricule 30910-1906 fut passé au crible de la bureaucratie. Les registres confirmèrent ce que le commandement avait acté à distance : son unité, le 18e régiment de tirailleurs algériens, avait été officiellement dissoute en août 1940 après son anéantissement sur l'Ailette. Pour l'administration, sa situation militaire était close par contumace. L'armée d'armistice n'avait alors qu'un objectif : renvoyer ces contingents coloniaux chez eux pour désengorger la métropole (15).
Un ordre de rapatriement lui fut délivré, mais la rareté des navires due au blocus maritime l'obligea à patienter près de deux mois à Marseille. Durant ce long sursis, combinant l'argent économisé grâce à Marie et les maigres allocations d'attente de l'Intendance, Si Larbi vécut au rythme des soldats en exil. Il partagea le quotidien de dizaines de tirailleurs — évadés, rescapés ou convalescents — qui, comme lui, guettaient chaque jour sur les quais l'annonce d'un départ.
Ce n'est qu'au cœur de l'été 1941 qu'il put enfin embarquer. Son retour sur le sol natal fut vécu comme une délivrance, une seconde naissance.
Abderrahmane Bouzekri


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