Undzer shtime [Notre voix], organe de l’Union socialiste juive en France, mai 1944

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Numéro clandestin du journal bundiste Undzer shtime [Notre voix], organe de l’Union socialiste juive en France, mai 1944.
Traduit du yiddish par Erez Levy (Centre Medem-Arbeter Ring). 

Source : © YIVO, RG 116, F 60. Droits réservés

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Analyse média

Unser Schtime

 Organe de l'Union socialiste juive en France

 Mai 1944

 Batailles décisives

Après les offensives victorieuses de l'Armée rouge qui permirent la libération de l'Ukraine et l'entrée des soldats soviétiques en Bessarabie, en Bukovine et en Galicie, le front de l'est était resté calme sur la majeure partie de son étendue. A l'exception des combats menés en Crimée pour la reprise de Sébastopol, les communiqués soviétiques ne font part d'aucun affrontement notable.

En revanche, de vastes attaques aériennes sont menées avec une intensité croissante par les forces anglo-américaines. Il ne passe pas une seule journée ni une seule nuit sans qu'une grande ville industrielle allemande, un aérodrome en France, en Belgique ou dans les Pays-Bas occupés, ou encore une ligne de chemin de fer de ces pays ne soit attaqués et couverts de bombes par les avions britanniques ou américains. Presque toutes les grandes villes allemandes durent subir au cours des dernières semaines une visite des flottes aériennes alliées. Il en va de même pour les principaux nœuds ferroviaires de France et de Belgique occupées ainsi que de grandes usines travaillant pour l'Allemagne. Hélas, ces attaques aériennes ne frappent pas uniquement l'occupant allemand, mais aussi la population des pays qui se trouvent sous son joug. Mais c'est la conséquence de la guerre et c'est à juste titre que la radio des Forces françaises libres relève que lors de la guerre de 1914-1918, l'artillerie française avait souvent dû tirer sur des villes et des villages français du Nord qui se trouvaient occupés par les armées allemandes. Malgré les effroyables sacrifices dont les populations civiles doivent payer le prix à la suite de cette offensive aérienne, celle-ci fut perçue comme le signe que l'heure de la délivrance approche.

Une partie de la population pense que l'arrêt de l'offensive soviétique accompagnée de cette intense guerre aérienne [menée à l'ouest] apportent la meilleure preuve de sérieux préparatifs en vue d'un débarquement des forces alliées sur le continent qui devraient être accompagnés d'une offensive renouvelée sur le front de l'Est. Naturellement, il est difficile de savoir dans quelle mesure ces hypothèses correspondent aux plans effectivement conçus par les états-majors. Il ne faut pas oublier que Churchill a lui-même laissé entendre dans son dernier discours qu'avant l'ouverture de la bataille décisive, il y aurait un bon nombre de fausses alertes, de répétitions etc.

Mais quels que soient les calculs et les plans des généraux, les peuples d'ores et déjà aspirent, et en particulier[1] ceux qui gémissent sous la botte des occupants allemands, à ce que leur joug prenne fin au plus vite. Ils ne cherchent pas à s'immiscer dans ces plans et ces discussions, mais réclament que commence le plus tôt possible la bataille décisive qui assène un coup mortel à Hitler et libère le monde du cauchemar sanglant dans lequel il est plongé depuis plus de quatre ans et demi.

Tout montre que cette aspiration des peuples est sur le point d'être exaucée. Et plus proche sera cet engagement décisif, plus grande sera la chance pour les peuples opprimés de réduire le nombre de ceux qui vivent sous la menace de tomber aux mains de la Gestapo et aspirent avec tant d'impatience à recouvrer la liberté tant attendue.

La Résistance de la population juive contre l'occupant

La population juive fut la première à souffrir de l'occupation hitlérienne. Discriminations économiques, exclusion intégrale de presque toutes les professions, arrestations, [internements en] camps de concentration préalablement aux atroces déportations, telles furent les étapes du chemin d'épines de la communauté juive depuis que les nazis prirent le contrôle du pays.

Comment les masses juives réagirent-elles à cette politique exterminatrice ?

Que firent les institutions et les organisations juives pour se défendre et opposer résistance face à l'ennemi ?

En premier lieu, il fallut maintenir en vie, au sens littéral du terme, la masse juive condamnée à être réduite à la famine. Il était nécessaire d'assurer à tout prix à l'ouvrier juif exclu, à l'artisan et au commerçant juif réduits à la misère, à l'homme et à la femme du peuple, des moyens de subsistance minimaux. Il fallut remplacer les sources de subsistance désormais inaccessibles à la masse juive par un soutien financier, le secours, par une vaste action de solidarité si caractéristique de notre peuple. C'est grâce à cette solidarité que les plans hitlériens visant à affamer la population juive furent empêchés d'aboutir. Elle permit dans de nombreux cas aux Juifs de se nourrir en leur procurant à cet effet les moyens financiers nécessaires et autres. Ce travail de secours, dans les conditions de la guerre actuelle, revêt un caractère tout-à-fait particulier depuis l'occupation, une grande activité de résistance de la part des institutions juives[2]. A cet égard, le comité de coordination des organisations et institutions des immigrés juifs, que nous avons rejoint dès le premier jour de sa création, a mené à bien de nombreuses actions. Il faut ainsi signaler une série de réalisations importantes : des centaines et des milliers d'enfants juifs sauvés des griffes de la Gestapo et conduits en lieu sûr dans le pays ou à l'étranger. Cela n'est qu'une partie des exploits dont il est d'ores et déjà possible de faire part à ce jour. Mais les institutions représentatives des associations juives de France auraient commis une erreur si elles s'étaient limitées à ce travail de défense et de résistance. Il fallait alors et il faut aujourd'hui encore et plus que jamais que les masses juives, de façon organisée et en tant que juives, prennent part aux combats pour la liberté et la résistance du pays tout entier. Et cela, non pas au motif que cette participation nous vaudrait, après la fin de la guerre et la défaite d'Hitler, d'être reconnus dans tous nos droits civils et nationaux. La thèse suivant laquelle notre participation au combat commun pour la liberté du pays serait nécessaire dans le but d'obtenir la reconnaissance de tous nos droits est inadmissible et amorale.

Sur les missions[3] d'intérêt commun de la représentation juive

Dans un article précédent (voir Unser Schtime, mars de cette année), nous avons tenu à mettre en évidence la nécessité de créer une représentation juive. A présent, nous voulons nous définir les missions qu' [à nos yeux] cette représentation devrait assumer.

La situation catastrophique dans laquelle se trouve la population juive, et les détresses particulières auxquelles elle devra faire face à l'issue de la guerre, appelleront [cette instance représentative de la population juive] à assumer des missions particulières et particulièrement difficiles, qui étaient impensables dans une situation normale. Le problème de la réintégration des [Juifs] cachés ou déportés, la revendication d'obtenir la reconnaissance de leurs droits civils et de leur donner la possibilité de s'assumer librement du point de vue économique, l'exigence d'un appui de l'Etat et d'une indemnisation pour les dommages subis par la population juive, ainsi que les missions ressortissant au domaine de l'aide sociale, tels par exemple que les secours aux enfants, aux orphelins, aux veuves et à ceux qui se trouvent dans l'incapacité à travailler ; ajoutons-y la reconstruction économique, la culture et les missions éducatives, pour finir avec l'activité purement représentative consistant à porter la parole de la population juive auprès de toutes les institutions non-juives, françaises et internationales, qui seront appelées à mener à bien la reconstruction de la vie des peuples d'Europe, et nous voyons à quel point est considérable par l'ampleur et la diversité l'action qui attend la représentation juive en France. Il est clair que cette représentation juive devra mener une politique non partisane, tournée vers tous ceux qui se trouveront dans la nécessité de demander de l'aide, et les secourir sans distinction. Mais une telle attitude, non partisane, ne doit pas être entendue comme une récusation du rôle des partis. Cette attitude non partisane ne signifie pas davantage que la représentation juive assumera toutes les démarches purement partisanes et les revendications de chacun des partis, au nom de l'impartialité. L'attitude non partisane n'équivaut pas non plus à l'apolitisme. La représentation juive se devra de mener une certaine politique, c'est à dire de mettre en œuvre les méthodes et les moyens utiles pour atteindre ses buts politiques.

Se faire courtisans ou flatteurs, courber l'échine ou se taire pour ne pas froisser les autorités, ou bien formuler ouvertement et dignement nos revendications et trouver pour celles-ci des appuis dans les cercles qui considéreront les Juifs comme des citoyens égaux ; [entre ces deux attitudes et] pour chaque sujet particulier, la représentation juive se devra d'adopter une ligne claire et conséquente. Sa vigilance se portera au tout premier chef sur l'œuvre de secours et de reconstruction de la communauté juive dévastée. Cependant une action de secours rapide, sainement conçue et productive, ne s'avérera possible que dans la mesure où elle se fondera sur l'autonomie d'activité et de discipline de la communauté juive organisée. Plus la communauté juive démontrera d'aptitude à l'organisation, à l'initiative et à l'activité, plus l'esprit démocratique et la justice prévaudront sur l'esprit de faction et l'autoritarisme dans le processus de reconstruction de la vie juive.

A la vérité, la représentation juive devra intégralement rebâtir son appareil et créer une série d'institutions. Et cet appareil et ces institutions ne devront pas planer dans les airs, mais se tenir effectivement en lien étroit avec les différentes organisations communautaires indépendantes.

Pas un parti, ni une organisation juive n'est en mesure à lui seul ou à elle seule de reconstruire la communauté juive. C'est pourquoi nous avons besoin d'une unité entre toutes les organisations, et pour cela d'une représentation juive ; mais la nécessité d’une telle représentation n'est pas la seule raison de notre besoin d'unité : cette unité est nécessaire afin que la communauté juive puisse se constituer comme une collectivité [de nature] nationale et que, depuis la tribune de son assemblée constitutive, elle porte nos revendications[4] civiles et nationales.  La naissance de cette collectivité [d'inspiration] nationale représentera l'événement le plus marquant de notre vie juive en France depuis la grande Révolution française. Malheureusement, nous ne nous trouvons pas actuellement dans des conditions permettant de mener une large propagande au sein des masses – et pas uniquement au niveau des masses – en faveur de la création de cette représentation. Il nous est également impossible de développer une campagne au sein de la masse pour collecter des signatures à l'appui d'une pétition destinée à faire part de nos revendications aux futurs organes gouvernementaux compétents, alors qu'une telle pétition, soutenue par des dizaines de milliers de signatures, pourrait être très efficace dans une France démocratique. La reconstruction matérielle de la communauté juive dépend de son unité et de la création de son instance représentative, mais l'existence et le développement de la communauté juive dépendent quant à eux de la physionomie morale que recevra cette instance représentative : si celle-ci prend un caractère religieux ou assimilateur, ou encore si elle apparaît n’avoir aucune ligne claire, la communauté juive sera vouée à dépérir, avant de disparaître. Seule une représentation adoptant une physionomie clairement nationale, qui trouve sa base en premier lieu auprès des forces productives et progressistes de la communauté, pourra assurer l’existence et l’épanouissement [de la communauté juive]. Une représentation [de nature strictement] religieuse ou [d’inspiration] assimilatrice, ou encore indifférente et neutre à l’égard des questionnements juifs, se transformerait [en revanche] en un organisme philanthropique et bureaucratique, isolé de la vie réelle du peuple juif. Une représentation véritablement démocratique doit [assumer un caractère] national et, réciproquement, une représentation de caractère véritablement national doit être démocratique et socialement progressiste.

Ce terme de « national » peut recouvrir des notions diverses : la représentation peut devenir une organisation réactionnaire et nationaliste mais elle peut également se faire un acteur à l’orientation nationale-progressiste dans la vie juive. Les socialistes juifs exerceront leur influence au sein de la représentation dans l’esprit de la démocratie et du progrès social et c’est dans ce rôle que nous remplirons une mission nationale significative pour la vie juive en France. 

 Le problème de la jeunesse

Le problème de la jeunesse inspirait déjà avant la guerre une préoccupation active au sein de l’opinion juive, telle qu’elle s’exprimait au travers de son monde associatif ; mais [l’opinion juive] n’a pu alors aborder cette question avec le sérieux qu’elle implique. Certes, différentes organisations furent créées, et même des écoles complémentaires destinées à enseigner le yiddish, des célébrations festives furent organisées, comportant un programme culturel juif porté par les enfants eux-mêmes ; mais presque tous les initiateurs du travail destiné à la jeunesse avaient pour motivation principale [la recherche de] l’influence politique, et très peu, sinon aucun effort de réflexion ne fut consacré à ce problème. 

Quelques mots à propos de l’environnement dans lequel vit la jeunesse, pour la plupart née en France de parents juifs immigrés.

[Avec] le dualisme [opposant d’une part] « le vieux pays », où existait un mode de vie juif particulier et, d’autre part, le monde extérieur ; et la faible compréhension, et même l’attitude dédaigneuse [que rencontrent] tous ceux qui parlent yiddish, on n’est pas en présence de deux mondes ni même d’un clivage entre deux générations, mais d’une mutilation culturelle. En effet, nous nous trouvons devant des jeunes qui, la langue française mise à part, ont conservé en eux-mêmes toutes les habitudes de la vie juive, non sans qu’on perçoive auprès d’eux une tendance à les cacher et à les masquer. Leur propension à se regrouper entre semblables était-elle beaucoup plus faible chez les jeunes nés en France que chez ceux qui sont nés à l’étranger ? Dans les cafés et les lieux de loisir, les jeunes ne se réunissent-ils pas entre semblables ? Même au sein des organisations non juives auxquelles ils appartenaient, la même propension se manifestait. Et il y a là quelque[5] chose de caractéristique. En France, où les préjugés religieux et nationaux exercent une très faible influence dans les relations sociales, la part des mariages mixtes est relativement réduite. Même dans la vie économique, la même tendance se constate : les jeunes nés en France et les jeunes immigrés se tiennent liés et se tournent prioritairement vers les professions juives. Inconsciemment, les jeunes sont portés à rechercher un mode de vie inscrit dans la culture juive, mais ils souffrent de l’injonction permanente à se définir comme français. Comment peut-on les prémunir contre ce handicap psychique qui leur est propre ? Nous pensons que cela passe par une éducation juive. Cette éducation fera naître chez les jeunes la conscience de ce qu’être juif n’est pas être un homme de moindre valeur, et que le respect de soi exige de mener une vie suivant sa nature, sans se grimer. C’est pourquoi les jeunes doivent trouver leur voie dans la culture et l’histoire spirituelles de leur peuple. Cela est-il du nationalisme ? Non, car en acquérant la connaissance de la vie juive à travers l’histoire et la culture, les jeunes comprendront que vivre en Juifs conscients n’équivaut pas à un état d’exception, mais au contraire permet d’exister en être humain sain d’esprit parmi la grande et si diverse famille des peuples. Telle est donc la mission véritable et éminente du mouvement de la jeunesse socialiste juive, que d’organiser la jeunesse juive ouvrière et populaire. Cette jeunesse doit trouver dans l’organisation de la jeunesse socialiste juive un second foyer, où elle puisse s’épanouir dans une activité politique, et recevoir une éducation nationale et culturelle dans l’esprit du socialisme et de l’internationalisme.

 De nouveaux actes de terreur et de persécution contre les Juifs en France

A la suite des discours antisémites des Henriot et Darnand, accompagnés d’une agitation antijuive frénétique sous la forme de tracts et d’affiches murales, nous avons assisté à une nouvelle vague de pogroms antijuifs en France.

Après ces pogroms, accompagnés de meurtres, d’incendies criminels d’immeubles habités par des Juifs et de déportations massives à partir des départements de la Dordogne et de la Corrèze (et tout particulièrement de la ville de Brive), il nous faut hélas encore faire part d’autres événements tragiques où le sang juif innocent fut versé.

A Voiron (ville située à 88 km de Grenoble), la milice a tué huit Juifs dont les dépouilles furent retrouvées sur les routes avoisinant la ville. Dans la région de Roanne (département de la Loire), la Gestapo assistée par la Milice a arrêté et déporté 35 familles juives qui s’y étaient cachées.

A Lyon, la Gestapo a attaqué la cantine populaire du Secours national où les Juifs pouvaient prendre un déjeuner à coût modique, y a abattu le Juif Zandman et emmené une dizaine de Juifs qui s’y restauraient.

Il y a huit jours, la police lyonnaise a convoqué le Juif Heniek pour un interrogatoire au sujet d’un colis reçu de province un an auparavant. Heniek fut assassiné durant cet interrogatoire. Cet assassinat fut commis dans les locaux du Bureau de l’Economie et du Ravitaillement, 4 rue Vauban.

 Nouvelles du mouvement de l’internationale ouvrière

A Londres, un meeting s’est tenu le 1er Mai à l’appel du Labour Party britannique, avec la participation de 16 représentants socialistes venus d’autres pays. Le camarade Lucian Blis y représentait le Bund polonais.

Du 20 avril au 10 mai s’est tenu à Philadelphie (Amérique du Nord) une conférence du Bureau international du travail, avec la participation d’une délégation ouvrière française formée par les militants de la CGT Georges, Bisson et Guigui.


[1]p. 2
[2]Les passages soulignés le sont dans le texte original
[3]p. 3
[4]p. 4
[5] P. 5


Traduit du yiddish par Erez Levy (Centre Medem-Arbeter Ring).