Plaque en hommage à l'imprimeur Maurice Gleize

Légende :

Plaque en hommage à l'imprimeur clandestin Maurice Gleize, qui tira, en septembre 1941, le premier numéro de France d'Abord, organe des FTPF, située 17, rue des Cloys, XVIIIe

Genre : Image

Type : Plaque

Source : © Département AERI de la Fondation de la Résistance Droits réservés

Détails techniques :

Photographie numérique en couleur.

Date document : 2003

Lieu : France - Ile-de-France - Paris

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Contexte historique

Maurice Gleize est né à Nîmes, le 7 janvier 1907. Au sortir de la Communale, son père le fait entrer chez un agent d'assurance comme commis aux écritures, puis comme apprentis chez un imprimeur. En 1920, à l'occasion d'un mouvement de grève parmi les ouvriers du Livre, il adhère à la CGT. C'est le seul syndiqué de l'atelier, il n'a pourtant que treize ans ! Le soir, il suit avec assiduité des cours à l'école des Beaux Arts et obtient un premier prix d'architecture en 1923.
C'est en imprimant des partitions qu'il découvre sa véritable passion, la musique. Il décide alors d'étudier le violoncelle au Conservatoire de Nîmes, puis monte un trio qui se produit les week-ends dans les brasseries et les cinémas de Nîmes et d'Alès. En 1926, il abandonne son métier, contre l'avis de son père, pour se consacrer entièrement à son art. Il rencontre sa future épouse, violoniste, lors d'une tournée estivale et décroche, en 1927, le premier prix de violoncelle du Conservatoire. En 1930, le couple gagne l'Algérie. Maurice Gleize devient chef d'orchestre au casino de Batna. Alors que le Président Doumergue vient assister aux cérémonies organisées en grandes pompes pour le centenaire de l'Algérie française, le violoncelliste, au contraire, est révolté par les discriminations dont sont victimes les autochtones. Cette expérience algérienne est sans doute à l'origine de son engagement anti-colonialiste après 1945.
La faillite du casino oblige les époux à revenir en France. Ils s'installent en 1931 à Paris, puis à Asnières. Maurice Gleize entre immédiatement dans l'orchestre de Paul Bazelaire, composé de 50 violoncelles et suit des cours d'harmonie avec Henri Sauveplane, ancien professeur au conservatoire de Nîmes et critique musical à L'Humanité. Il se lie d'amitié avec Paul Kaul, luthier réputé, qui compte parmi ses clients le compositeur Georges Enesco et le violoniste Yehudi Menuhin. Cependant, le couple connaît une période difficile. En effet, l'avènement du cinéma parlant et l'essor de la crise économique privent les musiciens de nombreux contrats. Maurice Gleize doit retourner à son métier d'origine. Il entre d'abord chez Logier, dans le XVIIIe arrondissement, mais, adhérant à la CGTU, il est renvoyé au bout de sept mois. Il retrouve sans peine un emploi à l'imprimerie Gutenberg, située au pied de la Butte Montmartre, 17 rue des Cloys.
L'entreprise travaille essentiellement pour les organisations ouvrières. En cette période d'essor du Front populaire, le travail ne manque pas, notamment lors des élections municipales de 1935 et des législatives de l'année suivante. L'atelier est même l'un des rares établissements en activité pendant les grèves de juin 1936. Maurice Gleize participe avec enthousiasme à la victoire de la gauche et noue des liens étroits avec les militants syndicaux et communistes, parmi lesquels Raymond Losserand, conseiller municipal du XIVe arrondissement.
En 1938, grâce à l'aide financière de Paul Kaul, il peut racheter l'imprimerie Gutenberg qu'il dirige en association avec le fils Kaul. Leurs principaux clients sont les syndicats CGT et les organisations communistes, notamment celles d'Asnières et Gennevilliers, pour lesquels ils impriment Le Travailleur de la banlieue Ouest.
En septembre 1939, Maurice Gleize est mobilisé comme cuisinier dans l'armée. A son retour, un plus tard, son associé décide d'abandonner l'affaire. Il en est désormais le seul patron. Les communistes de Gennevilliers, comme Waldeck L'Huillier, le contactent immédiatement. Il n'est alors que sympathisant du PCF, mais il se met à leur service sans hésiter. Pourtant, la police, au fait de ses accointances politiques, est venue lui rappeler, dès la réouverture de l'atelier, l'interdiction de toute propagande communiste. Maurice Gleize doit donc se montrer prudent, d'autant que le commissariat se trouve seulement à 200 mètres de la rue des Cloys ! En quelques semaines, il a déjà tiré plus de 20.000 tracts et papillons clandestins lorsqu'en novembre 1940, Raymond Losserand lui propose d'œuvrer pour le Comité central du parti. L'imprimeur accepte et rompt tout contact avec ses amis de Gennevilliers, prétextant la peur de la répression ! Par prudence, il ne garde qu'un employé et demande à un électricien d'installer dans l'atelier d'un système électrique avertissant des entrées et des sorties. Au départ, sa mission se limite à la linotypie : Maurice Gleize compose les plombs des tracts et des journaux nationaux comme La Vie Ouvrière, Les Cahiers du Communisme, La Terre, L'Avant-Garde et, souvent, L'Humanité … Des agents de liaison viennent ensuite chercher les épreuves pour en confier le tirage à d'autres ateliers. En effet, le PCF dispose, dès les premiers mois d'occupation, d'un vaste réseau d'imprimeries. Par mesure de sécurité, celles-ci n'ont aucun contact les unes avec les autres. Ainsi, Maurice Gleize ignore sans doute qu'à quelques pas de son entreprise, au 40 rue des Cloys, fonctionne un autre centre clandestin. Grâce à ce cloisonnement, la police n'a jamais pu éradiquer la propagande communiste. Les chutes ont pourtant été fréquentes. Il arrive donc que l'imprimerie Gutenberg soit chargée d'assurer seule toutes les étapes de la confection du matériel, de la linotypie à la distribution. Un tel travail ne va pas de soi. La consommation de papier, de gaz et d'électricité est sévèrement contingentée. Or, Maurice Gleize dépasse fréquemment les quotas autorisés et reçoit souvent la visite des agents de la Compagnie du Gaz. Heureusement, il a un excellent alibi : un collaborateur du Maréchal Pétain, l'intendant général Merlet, lui a confié la réalisation d'un gros volume sur les Pensions civiles et militaires.
Pour se procurer davantage de papier, il réalise aussi de faux bon de commande au nom d'autres imprimeurs. Les besoins sont en effet considérables. Comme le prouvent les saisies opérées par la police, les organisations communistes publient, dès les premiers mois d'occupation, papillons, tracts et journaux par centaines de milliers. Par exemple, l'appel à la constitution du Front national (mai 1941) aurait été tiré à 200.000 exemplaires. Selon Marcel Mugnier, responsable de l'organisation en région parisienne, Maurice Gleize en aurait été l'un des imprimeurs. Fin août 1941, Yvonne Berthot, liaison entre l'imprimeur et l'appareil central, apporte les épreuves d'un nouveau journal, France d'Abord, organe des groupes armés créés par le PCF, qui deviendront en avril 1942 les FTP.
Le 1er numéro, un quatre pages au format réduit, est édité le 1er septembre à 6.000 exemplaires. Jusqu'en février 1943, c'est Maurice Gleize qui réalise la plupart des numéros imprimés de France d'Abord ainsi que les manuels de guérilla rédigés par le chef de l'état-major FTP, Marcel Prenant. Ceux-ci sont camouflés derrière des couvertures au titre trompeur, comme Le Manuel du Légionnaire. Le procédé sera abondamment utilisé ensuite, notamment par Michel Bernstein de Défense de la France pour son Manuel du Faussaire, par le BCRA pour les fascicules de sabotage expédiés en France, ou encore par le Comité d'Action contre la Déportation avec Les Recettes de la Tante Marie.
Tout en restant au service des FTP, Maurice Gleize continue à travailler pour le PCF et le FN. Fin 1941, il réalise une affiche intitulée Qui est Hitler ?, puis un ensemble de 16 compostions pour sauver de Gabriel Péri et Lucien Sampaix. En 1942, il confectionne une brochure de 140 pages, Le Vol de l'Aigle, qui cache une édition des Cahiers du Bolchevisme. Pour répondre à l'augmentation de la propagande, liée notamment au développement du FN et des FTP, l'imprimeur montmartrois s'adjoint de nouveaux collaborateurs : Henri Vincent, ex-lino à L'Humanité, Louis Chabonnois, Suzanne Lacipierre, Gilberte et Georges Smet, Robert Weisse, Louis Abonneau, etc.
Fin 1941, à la demande du parti, auquel il vient d'adhérer, il prend contact avec d'autres ateliers. Il constitue ainsi un réseau qui comprend, outre son entreprise, cinq imprimeries (rues de Bellevue, de Belleville, de la Villete, Vic d'Azir et Ramey) et un centre de brochage dans le XXe arrondissement. L'organisation assure toutes les phases de fabrication du matériel. Elle compte plus 30 ouvriers, autant d'agents de liaisons et de transporteurs. Malgré des arrestations, elle déploie durant toute l'année 1942 une activité considérable.
En février 1943, le responsable de Maurice Gleize, "Pierre", alias Léon Kamenney (également orthographié Kemeny ou Quemenet) lui fait parvenir les textes pour deux nouvelles brochures. L'une est consacrée à la dénonciation de l'étoile jaune, l'autre est une transcription d'un discours de Fernand Grenier à la BBC, consacré aux otages de Châteaubriant. Aucune ne voit le jour. En effet, en mars, le réseau est entièrement démantelé. Maurice Gleize est arrêté le 4 par les Brigades spéciales alors qu'il travaillait sur un discours de Grenier. Il en avait choisi le titre, Les 27 qui vont mourir, et la couverture, Maximes et Réflexions morales de La Rochefoucault. Il réussit heureusement à s'en débarrasser sans que la police s'en aperçoive.
Ce vaste coup de filet, fruit de filatures minutieuses, dépasse largement le cadre du réseau Gleize. Les rapports hebdomadaires des Renseignements généraux pour le mois de mars 1943 mentionnent la découverte de 18 entrepôts et l'arrestation de plusieurs dizaines de militants, parmi lesquels des cadres nationaux comme Léon Kamenney, Roger Payen, chargé de l'achat du matériel, Zélia et Léon Duchesne, rédacteurs du journal La Voix des Stalags, expédié clandestinement aux prisonniers de guerre.
Amené au Dépôt, Maurice Gleize y fait la connaissance d'un autre détenu, Henri Manhès, un proche collaborateur de Jean Moulin. Il subit des interrogatoires musclés, mais les inspecteurs de la Brigade spéciale ne parviennent pas à établir ses responsabilités, preuve qu'il n'a pas été dénoncé. Son agent de liaison, Yvonne Berthot, affreusement torturée, échappe de peu à la mort. Elle doit être hospitalisée avant d'être conduite à la prison de La Roquette. D'autres membres du réseau sont fusillés ; ainsi Pierre Lacan, André Lantos, responsable de l'imprimerie de la rue Vic-d'Azir, et ses deux ouvriers. Maurice Gleize est ensuite incarcéré à la Santé. Il partage une étroite cellule avec sept autres détenus politiques et occupe le temps en lisant les œuvres de Pascal. Il écrit alors ses premiers poèmes qu'il soumet à l'enseignant et poète Jules Guieysse, également arrêté en mars 1943 comme "responsable de la propagande parmi les instituteurs".
Interné à Blois, puis à Compiègne, il est finalement déporté à Neuengamme, le 4 avril 1944. Affublé du matricule 31 492, il est affecté au commando de Fallersleben où il devient le responsable de l'organisation communiste clandestine. Malgré la réprobation de certains camarades allemands, il organise la solidarité sans sectarisme, fidèle à l'esprit du Front national. Il est ensuite transféré à Wobbelin où il contracte le typhus.
Lorsque l'Armée rouge libère le camp, en mai 1945, il ne pèse que trente-trois kilos. Son état de santé est tel que les médecins soviétiques le gardent à l'hôpital jusqu'en septembre. A son retour, il apprend que beaucoup de ses camarades, Henri Vincent, Louis Abonneau ou Roger Emerit, sont morts en déportation. Dès que sa santé le lui permet, il reprend possession de son imprimerie, mise sous scellés après son arrestation. En accord à ses idées communistes, Maurice Gleize essaie de renouveler les rapports patron-employés. Il exige de ses ouvriers qu'ils se syndiquent et donne à son entreprise la forme d'une coopérative ouvrière : "Mes ouvriers faisaient eux-même leur bordereau de paye, marquaient leurs vacances et se donnaient les augmentations dès que le syndicat du Livre les proposaient […]. Au début, j'allais même jusqu'à leur payer les assurances sociales au lieu de leur retenir, ce qui faisait que je payais les deux parts, patronale, et salariale. […] Ce qui comptait, c'était que le travail soit bien fait. Ainsi, chacun pouvait s'absenter quand bon lui semblait dans la journée, ou venir travailler plus tard" (propos recueillis par Michel Souletie). Evidemment, les bénéfices ne sont pas toujours au rendez-vous et l'imprimerie connaît souvent des difficultés financières. Cependant, l'expérience dure jusqu'en 1973.
Dès 1945, l'imprimerie retrouve sa clientèle d'avant-guerre. Maurice Gleize travaille pour les syndicats CGT du bâtiment, des cheminots, des dockers, pour la Fédération sportive et gymnique du Travail ou encore pour l'Association Républicaine des Anciens Combattants. Il est également sollicité par le PCF, en particulier lors des campagnes électorales. Cependant ses rapports avec l'appareil central du parti se distendent. Après l'affaire Marty-Tillon, en 1952, il rejoint le groupe oppositionnel Unir, créé au sein même du PCF, en octobre de la même année. Il y côtoie de nombreux anciens FTPF comme Jean Chaintron, Guy Serbat et Georges Guingouin. Les dissidents font paraître un mensuel, Unir pour le socialisme, imprimé et dirigé par Maurice Gleize jusqu'en 1973. La revue publie notamment, en 1963, l'intégralité du rapport Khroutchev sur les crimes de Staline. En 1966, Unir fusionne avec Débat communiste, dirigé par Marcel Prenant, ancien chef d'état-major des FTPF, également rescapé de Neuengamme. Le mouvement se dissout en 1974.
Par ailleurs, Maurice Gleize milite activement contre les guerres coloniales. En 1956, il est arrêté et incarcéré pendant 21 jours pour avoir imprimé illégalement des journaux contre la guerre d'Algérie, notamment El Ouma, organe du Parti communiste algérien. Pour assurer sa défense, il fait appel à Renée Mirande, arrêtée avec lui en 1943, et à Marie-Louise Cachin. Le tribunal le condamne à deux mois de prison avec sursis et à 50.000 francs d'amende.
Maurice Gleize s'emploie également à perpétuer la mémoire de la Résistance et des crimes nazis, en France, comme en Allemagne. Il participe ainsi aux activités des associations des résistants et déportés, l'ANACR, la FNDIRP et l'Amicale de Neuengamme. Tous les ans, il se rend, le 8 mai, au mémorial de Fallersleben pour y déposer une gerbe de fleur avec la population locale. Il témoigne pour la télévision allemande et confie au musée de Neuengamme sa tenue de déporté.
A la retraite depuis 1973, il se consacre au violoncelle et écrit des poèmes, la plupart en hommage à la Résistance. Il publie ainsi 13 recueils, dont il assure lui-même la confection. En 1984, il assiste la pose d'une plaque commémorant la parution du premier numéro de France d'Abord, au 17 rue des Cloys. L'inauguration est présidée par son ami Charles Tillon, ancien commandant en chef des FTPF. Dans les années 1990, Maurice Gleize devient le directeur de publication de la revue Mémoire et Histoire des FTP, créée Charles Tillon.
Il décède le 20 avril 2003. Il avait reçu, pour son action dans la Résistance, la Croix de guerre avec étoile d'argent en 1952 et la Légion d'Honneur en 1983.


Axel Porin in DVD-ROM La Résitance en Ile-de-France, AERI, 2004