Cérémonie funéraire communiste d'Auxerre, 11 septembre 1945

Légende :

Une du journal Le Travailleur de L’Yonne du mardi 11 septembre 1945, consacrée à un compte rendu enthousiaste et détaillé des obsèques solennelles de 18 résistants (ou considérés comme tels par le PCF) qui ont eu lieu à Auxerre le 9 septembre, en présence de Maurice Thorez - La cérémonie funéraire communiste d'Auxerre, le 11 septembre 1945, constitue le fondement de la mémoire communiste de la Résistance icaunaise

Genre : Image

Type : Article de presse

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Détails techniques :

Document imprimé. Voir aussi l'album photo lié.

Date document : 11 septembre 1945

Lieu : France - Bourgogne - Yonne - Auxerre

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Analyse média

Le dimanche 9 septembre 1945, le PCF honore cinq militants dont il organise les obsèques à Auxerre. Il s’agit de René Froissart, René Roulot, Albert Meunier, Louis Riglet, et de Pierre Sansoy, qui n’a pas pourtant pas été un résistant puisqu’il est mort près d’Auxerre durant les combats de juin 1940. Les corps ont été regroupés pour être inhumés ensemble dans le carré offert par la municipalité d’Auxerre aux familles de fusillés et martyrs, au cimetière des Conches.

Le matin, les cercueils drapés de tricolore sont groupés sous un catafalque dressé au pied du monument et veillés par une garde d’honneur. L’assistance est énorme : 10 000 personnes selon L’Yonne Républicaine, 15 000 personnes selon Le Travailleur de l’Yonne. Vers 15 heures, se forme un immense cortège. En tête, la musique de la 101e Division aéroportée américaine, suivie des enfants de l’orphelinat laïc qui précèdent les nombreux porte-drapeaux des différentes associations et groupements, rassemblés autour du drapeau de la fédération de l’Yonne du PCF. Une longue file de porteurs de couronnes en fleurs naturelles où le rouge domine avance ensuite, suivie par une délégation d’officiers et de sous-officiers des groupes de résistance précédant un landau qui disparaît sous les couronnes et les gerbes offertes par les familles, les amis et la délégation du PCF. Le char funèbre, orné de drapeaux tricolores voilés de crêpe, est encadré par un détachement de soldats en armes et suivi par le président du Comité départemental de Libération (CDL), le secrétaire général du PCF Maurice Thorez, le premier adjoint représentant le maire d’Auxerre, le président du Comité de libération d’Auxerre, les dirigeants du PCF de la fédération de l’Yonne, les membres du CDL, des Comités locaux de Libération…), les associations (déportés, mutilés, médaillés militaires, anciens combattants, syndicats, partis politiques, associations de résistants). Parcourant des rues pavoisées de drapeaux tricolores cravatés de crêpes, au son de la marche funèbre, le cortège se dirige vers le cimetière des Conches.

Au cimetière, les cinq cercueils sont déposés sur une estrade décorée et pavoisée aux couleurs nationales, aux côtés de treize autres cercueils de militants qui ont été amenés de leurs communes respectives et qui vont être inhumés côte à côte dans une immense tombe.

Sur une tribune recouverte d’une draperie mortuaire et surmontée d’un micro, sept orateurs se succèdent, dont Maurice Thorez et le représentant du préfet de l’Yonne. Dans son discours, Maurice Thorez rappelle qu’il fut l’ami de René Froissart avec qui il milita, éclairés tous deux « par le phare du Progrès, de Liberté et de Justice que Lénine et Staline venaient d’allumer à l’est de l’Europe ». Il célèbre, parmi les militants exécutés par l’occupant, des paysans, des ouvriers, des cheminots, des enseignants, tous « membres de notre grand Parti communiste français », « représentant le peuple de France qui, à l’appel du Parti communiste, organisa et anima la Résistance ».


Auteur : Joël Drogland

Sources :

CD-ROM La Résistance dans l'Yonne, AERI - ARORY, 2004.

C. Delasselle, J. Drogland, F. Gand, T. Roblin, J. Rolley, Un département dans la guerre. Occupation, Collaboration et Résistance dans l’Yonne, Paris, éd. Tirésias, 2007.

Contexte historique

Le Travailleur, devenu Le Travailleur de l’Yonne, était dans l’entre-deux-guerres le journal de la Fédération communiste de l’Yonne. Il connut plusieurs avatars durant les années 1920 et 1930, mais ne cessa jamais d’exister et d'être l'objet d’une vente militante. Il reparaît dans la clandestinité en janvier 1941. Le journal tire à 17 000 exemplaires à l’automne 1944, à l’apogée du Parti communiste dans l’Yonne. Selon les Renseignements généraux, il comptait 1 059 abonnés au 1er janvier 1945.

L’intérêt du document réside dans son contenu car, en rendant compte d’un événement important dont le quotidien L’Yonne républicaine a rendu compte lui aussi, il nous renseigne, par l'interprétation qu’il en fait, sur l’image que le Parti communiste veut donner de lui-même à l’automne 1945.

Le Parti communiste sort de la guerre beaucoup plus puissant qu'il n'y était entré. Sa place dans la Résistance à partir de l’été 1941, l'importance du Front national et l'activité des Francs-Tireurs et Partisans français (FTPF) dans le département de l’Yonne ont très largement amplifié les débuts de l'implantation réalisée dans les années du Front populaire et du mouvement pacifiste et antifasciste.

En 1945, avec plus de 4 000 adhérents, il a multiplié ses effectifs par cinq. Il en va de même de ses électeurs. Le poids électoral du PCF est beaucoup plus grand qu'aux élections de 1936 : 26 % aux élections législatives du 21 octobre 1945, 28,4 % aux élections du 10 novembre 1946. Plus d'un électeur icaunais sur quatre vote communiste en 1946 ; ils étaient moins d'un sur dix en 1936. Le Parti a pour la première fois des élus conseillers généraux en 1945, dont une femme, Geneviève Bouchard, dans le canton d’Aillant-sur-Tholon. Prosper Môquet est élu député de l'Yonne en 1945 et en 1946. Le Parti communiste est devenu la seconde formation politique du département, derrière la droite modérée. La Fédération dispose désormais d'un journal, d'un local et d’une dizaine de permanents. Les dirigeants du parti sont tous issus de la Résistance : Lucien Prost, secrétaire fédéral, est assisté par Maria Valtat et René Millereau.

Le Parti communiste contrôle plusieurs organisations qui lui permettent de développer son audience, son influence, et, selon les RG qui ne peuvent le prouver, de s’assurer des sources de financement. Ce sont l’Union des Femmes de France (UFF), forte d’une cinquantaine de sections locales qui rassemblent 3 000 adhérentes et est représentée au sein du Comité départemental de Libération, et l’Union des Jeunes Filles patriotes françaises (UJPF). Le parti continue en outre de contrôler le Front national qui s’organise en mouvement politique.

1945-1946 marquent l'apogée de l'influence communiste dans le département de l'Yonne. Il utilise cette situation pour valoriser son action dans la Résistance et faire oublier qu’il ne s’y engagea réellement qu’après l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht. Reconstitué en structure clandestine, en septembre 1940, lors d’une réunion auxerroise de quelques militants, il avait appliqué dans les mois suivants la ligne du parti, celle de la « guerre impérialiste ». Cette cérémonie funéraire et sa mise en valeur contribuent à fonder une mémoire communiste de la Résistance dans l’Yonne, faisant du Parti communiste le principal protagoniste de celle-ci.

Bien que par la suite son influence politique décroisse et que la droite domine dans le département, son influence mémorielle reste très forte, dominant très largement la mémoire gaulliste qui demeure beaucoup plus confidentielle (au sein du groupe Bayard et de Rhin et Danube par exemple). Cette mémoire s’appuie sur les associations, des commémorations, des cérémonies d’inauguration de monuments, des articles de presse, des publications. Elle impose de fait une interprétation de la Résistance qui finit par être considérée comme une évidence historique qui fait consensus.


Auteur : Joël Drogland

Sources :

CD-ROM La Résistance dans l'Yonne, AERI - ARORY, 2004.

C. Delasselle, J. Drogland, F. Gand, T. Roblin, J. Rolley, Un département dans la guerre. Occupation, Collaboration et Résistance dans l’Yonne, Paris, éd. Tirésias, 2007.